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Par bruno..effetmer, le 02.11.2009
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j'es père bien
bruno a ...
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Par dom, le 02.11.2009
vient découvrir la magie des contes...http:// legrimoiredescon tes.centerblog.n et...
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Par jumper, le 01.11.2009
c'est une phrase fantasmagorique , voyez vous, puisque proust, tout en l'ecrivant, a pensé à sa musicalité, el...
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Par Marcel Adaimé, le 30.10.2009
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Par **didine66**, le 30.10.2009
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Par bruno..effetmer, le 30.10.2009
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Propos sur Proust
Publié le 09/04/2009 à 12:00 par coquelicot2007

" Avec cet ouvrage, j'ai voulu approcher l'oeuvre de Proust dans ce qu'elle a de plus spirituel, soit sa quête du salut par l'oeuvre d'art. L'auteur, on le sait, avait souffert de son homosexualité et surtout de sa paresse, sachant qu'il avait, de leur vivant, déçu les espérances de ses parents ; aussi à la mort de sa mère tant aimée, n'eut-il plus qu'un objectif : rattraper le temps perdu afin d'en faire un temps retrouvé et, par voie de conséquence, un temps sauvé. Davantage que la recherche du moi perdu, il apparait, au fil de la lecture, que Proust s'est mis en souci du sens caché de la vie et qu'il est parvenu à l'unité de son oeuvre en l'élaborant selon des lois précises, d'après un plan rigoureux afin de la situer dans une perspective de rachat, de se sauver en la sauvant. Le mot rédemption, qui peut heurter certaines sensibilités, tant la rédemption est liée à la personne divine du Christ, n'est pas avancée ici de façon irréligieuse. Par sa création artistique, l'homme devient en quelque sorte co-créateur du monde, il s'élève au-dessus de sa condition mortelle, il atteint des valeurs transcendantes. Pour ce faire, il faut payer le prix fort, se détacher des plaisirs matériels, s'éloigner de ceux même qui nous sont chers, grâce à une ascèse de chaque instant, sans laquelle l'oeuvre ne peut s'accomplir dans sa plénitude.
Il n'est pas innocent que Proust ait voulu donner le titre de L'adoration perpétuelle au Temps retrouvé. Il faut souligner qu'il a accompli sa tâche en état d'extase, extase qui lui était rendu plus facile par les privations qu'il s'imposait.
Selon lui, la vie d'un artiste était consacrée presque à l'égale de celle d'un prêtre. En effet, cette aspiration à l'abnégation de soi sous-tend une volonté de sacrifice et de renoncement. Proust a vraiment exercé un sacerdoce littéraire.
Il est vrai aussi que pour lui la vie était avant tout une re-création de l'intelligence, que la vraie réalité était celle que notre imagination recompose et transcende. C'est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares ; c'est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique et nous permet de passer outre aux contraintes de l'espace et du temps. Proust a eu le mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s'est immolé dans la douloureuse gestation de l'oeuvre et si, en épuisant ce vécu, il s'est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption est d'abord envisagée dans une optique humaine. Certes, il ne demande pas à Dieu de lui prêter sa force, il s'honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les saints et les anges de le délivrer du mal, il s'en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s'approche de Dostoïevski, c'est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain.
Se sauver ? Sans doute, mais ensemble. Car c'est l'oeuvre qui est immortelle, elle, qui est sanctifiante et rédemptrice, elle qui se partage. Chacun de nous s'y perd et s'y retrouve, puisqu'elle est le lieu de rencontre, ce choeur de la cathédrale, cette agora spirituelle où les sensiblités se croisent." Armelle Barguillet Hauteloire
Publié le 07/04/2009 à 12:00 par coquelicot2007
( au sujet de l'héroïne, Madeleine de gouvres, d'une nouvelle de jeunesse de Proust publiée en 1896, "L'indifferent")
"Elle tente en vain - s'indignant d'abord contre le déchaînement d'impudeur auquel elle a cédé sur les marches de l'Opéra où elle a harcelé Lepré jusqu'à ce qu'il accepte une invitation à dîner - de rassemble les éclats de sa vie, de sa beauté, de son honneur, devant la glace de sa chambre se transformant en une sorte de tombe avec toutes les fleurs et les catleias qui dépérissent autour de la dépouille de cette autre femme - rayonnante, calme et sûre de son existence - qu'elle a jadis été."
Extrait d'un article de Jean-Noël Pancrazi dans "Magazine Litteraire", Janvier 1997, n° 350, p. 63
Publié le 04/04/2009 à 12:00 par coquelicot2007

" Comment ne pas songer à ce "cher bon grand fond", à "cette chère petite grotte", dans la chambre close où Proust nous reçoit sur son lit, habillé, colleté, cravaté, ganté, terrifié par la crainte d'un parfum, d'un souffle, d'une fenêtre entrouverte, d'un rayon de soleil.
- Cher Jean, me demandait-il, n'avez-vous pas tenu la main d'une dame qui aurait touché une rose ?
- Non, Marcel
- En êtes-vous sûr?
Et mi sérieux, mi pour rire, il expliquait que la phrase de Pélléas où le vent a passé sur la mer suffisait à lui déclencher une crise d'asthme.
Couché raide et de travers[...] dans un sarcophage de détritus d'âmes, de paysages, de tout ce qui ne put lui servir dans Balbec, Combray, Méséglise, dans la comtesse de Chavigné, le comte Greffhule, Haas et Robert de Montesquiou, bref, tel que nous admirâmes plus tard, pour la dernière fois, sa dépouille auprès de la pile de cahiers de son oeuvre qui continuait, elle, à vivre à sa gauche comme le bracelet-montre des soldats morts, Marcel Proust nous lisait, chaque nuit, Du côtéde chez Swann.
Ces séances ajoutaient au désordre pestilentiel de la chambre un chaos de perspective, car Proust lisait n'importe où, se trompait de page, chevauchait, recommençait, s'interrompait pour nous expliquer qu'un coup de chapeau du premier chapitre trouverait son sens dans le dernier volume, et il pouffait derrière sa main gantée, d'un rire dont il se barbouillait la barbe et les joues.
"C'est trop bête, répétait-il,non...je ne lis plus. C'est bête".
Sa voix redevenait une plaintelointaine, une larmoyante musique d'excuses, de politesses, de remords.
"C'était trop bête. Il avait honte de nous obliger à écouter des choses si bêtes. C'était sa faute. Du reste, il ne pouvait pas se relire. Il n'aurait jamais dû commencer à lire..."
Et quand nous l'avions décidé à poursuivre, il tendait le bras, tirait n'importe quelle feuille du grimoire, et nous tombions à pic chez les Guermantes ou chez Verdurin. Au bout de cinquante lignes, il recommençait son manège. Il gémissait, pouffait, s'excusait de lire si mal. Parfois il sel evait, ôtait une veste courte, passait la main dans les mèches d'encre qu'il coupait lui-même et qui retombaient sur son col empesé. Il passait dans un cabinet de toilette dont l'éclairage livide se découpait dans le mur. Là, on l'apercevait debout, en manches de chemise, en gilet violet sur un torse de jouet mécanique, tenant une assiette d'une main, une fourchette de l'autre, mangeant des nouilles.
N'attendez pas que je suive Proust dans ses randonnées nocturnes et que je vous les raconte. Sachez qu'elles avaient lieu dans une voiture de louage d'Albaret, mari de Céleste, véritable fiacre de nuit de Fantomas. De ces randonnées d'où il rentrait à l'aube en croisant sa pelisse, blême, les yeux cernés de bistre, un litre d'eau d'Evian dépassant de sa poche, sa frange noire sur le front, une de ses bottines à boutons déboutonnée, son chapeau melon à la main, pareil au spectre de Sacher Masoch, Proust rapportait chiffres et calculs qui lui permissent de bâtir une cathédrale dans sa chambre et d'y faire pousser des églantines.
Le fiacre d'Albaret prenait surtout un aspect très funeste dans la journée. Les sorties de jour de Proust avaient lieu une ou deux fois l'an. Nous en fîmes une ensemble. C'était pour aller voir les Gustave Moreau chez Mme Ayen et ensuite, au Louvre, le Saint Sébastien de Mantegna et Le Bain turcd'Ingres.
Revenons aux mesures. Je m'attarde à dessiner Proust, parce qu'il illustre bien ma thèse. Et son écriture, à quoi ressemble-t-elle sur les feuilles d'écolier que tous les membres de la Nouvelle Revue Française consolidaient,découpaient, colaient, tâchaient de déchiffrer, rue Madame ? A des chiffres, comme le mot déchiffrer l'indique.
A force d'additionner, de multiplier, de diviser dans le temps et dans l'espace, Proust termine son oeuvre parla plus simple des preuves par neuf. Il retrouve les chiffres de l'opération par où son oeuvre débute. Et c'est en quoi il m'attache.
Car ses intrigues ont perdu des charmes, ses Verdurin du comique, Charlus du tragique, ses duchesses le prestige de Mmes de Maufrigneuse et d'Espars. Mais la bâtisse de ses mesures demeure intacte. Elles s'enchevêtrent, exemptes d'anecdotes.Elles deviennent l'oeuvre. Elles sont un échafaudage où s'efface le monument.
Swann, Odette, Gilberte, Albertine,Oriane, Vinteuil, Elstir, Françoise, Mme de Villeparisis, Charlus,la reine de Naples, les Verdurin, Cottard, Morel, Rachel, Saint-Loup, la Berma, que me veulent ces fantoches ? Je touche la carcasse qui les accointe,les joints de leurs rencontres, la haute dentelle de leurs trajets. Plus m'y frappe l'enchevêtrement des organes que celui des sentiments,l'entrelac des veines que la chair. J'ai l'oeil d'un charpentier sur l'échafaud du roi. Les planches m'interessent davantage que le supplice." Extrait de "La Difficulté d'être"de Jean Cocteau
Publié le 04/04/2009 à 12:00 par coquelicot2007
" Quand chaque phrase se hausse au niveau du théorème, le minuscule devient immense et le particulier, universel. Encyclopédie des êtres et des choses, la "Recherche" est le livre que tous voudraient avoir écrit." Jacques Drillon - Le Nouvel Observateur du 30/08/2000
Publié le 12/12/2008 à 12:00 par coquelicot2007
“[Proust] était alors le grand sujet de conversation, sinon presque le seul, un peu partout. La consigne était d’aimer Proust sous peine de se rabaisser au rang des sauvages et des concierges.” Julien Green, Jeunes années 2 (Points Seuil n°R172, p.274).
Publié le 22/11/2008 à 12:00 par coquelicot2007
Bernard Brun, CR - Responsable de l'équipe Proust de l'ITEM
1. Brouillons et manuscrits
L'ensemble des documents conservés à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, rue de Richelieu, comprend essentiellement 75 Cahiers de brouillon et 20 Cahiers d'un manuscrit pour la partie du roman qui va de Sodome et Gomorrhe au Temps retrouvé.Mais la classification officielle est largement erronée, car elle confond brouillons et manuscrits. Ont été classés parmi les brouillons : les Cahiers 9 et 10 (en même temps que des feuilles volantes) qui forment avec le Cahier 63 un manuscrit pour « Combray » ;les Cahiers 15 à 19 (et 22) qui forment un manuscrit pour « Un amour de Swann »(avec des feuilles volantes arrachées à ces cahiers) ; 24, 20 et 21, qui forment un manuscrit pour tout ce qui concerne Mme Swann et sa fille ; 35, qui est un manuscrit pour le séjour au bord de la mer qui terminait la première partie du roman dans un état premier, en 1911. C'est dire que le manuscrit pour un futur À l'ombre des jeunes filles en fleurs, sans Albertine évidemment et sans le groupe des jeunes filles (mais c'est une lacune de quelques dizaines de pages seulement) était prêt. Il en va de même pour les Cahiers 34, 35, 44 et 45 qui forment, dès 1912, un manuscrit pour ce qui deviendra Le Côté de Guermantes I.D'autres fragments du manuscrit traînent dans ce que l'on appelle les cahiers de brouillon : 34, 33 et 46 pour les séjours balnéaires avec les jeunes filles, un bout de phrase de 55 pour Le Temps retrouvé, 59 à 62 pour les additions aux manuscrits, aux dactylographies et aux épreuves trois types de documents en interdépendance constante dans le travail proustien d'écriture.
De la même manière, le classement thématique ou narratif, qui fait correspondre chaque cahier de brouillon à une section précise du roman achevé en 1927 à titre posthume, devrait être remplacé par un autre, stratigraphique, qui restituerait les différentes étapes successives de la rédaction de l'oeuvre, en 1909, en 1911, en 1914 et à partir de la Grande Guerre. Un fragment de brouillon correspond à un état du chantier, bien plus qu'à un segment du récit. On aurait ainsi plusieurs couches se recoupant parfois, ou plutôt une série de cercles concentriques, avec des transversales, mais tous à partir du Contre Sainte-Beuve.L'analyse interne aussi bien que matérielle des cahiers, celle des quelques séries numérotées par Proust et l'étude comparée de la biographie, de la correspondance et des documents manuscrits pourraient y aider.
À ces documents s'ajoutent un ensemble de dossiers appelés « reliquats des manuscrits » et qui conservent, reliées ensemble, plusieurs séries de feuillets séparés des cahiers. Une belle reliure fabriquée pour les besoins de la cause souligne l'échec de la classification thématique opérée par la BNF : ce ne sont pas des « restes », des déchets et leur exploitation est difficile mais passionnante car, loin de former des rédactions rejetées par l'écrivain, ce sont en général des feuilles rédigées dans les cahiers et découpées pour préparer directement les dactylographies.
Les dactylographies sont conservées aussi, avec des « reliquats » encore, qui sont indispensables pour étudier la genèse de l’œuvre, et ses transformations successives. Mais cette fois, il s'agit vraiment de pages qui n’ont pas été retenues pour former la copie. Deux autres remarques sont à faire, concernant les dactylographies. Tout d'abord, elles font rentrer le roman en chantier dans le domaine du publiable et du social, et elles forment ainsi un frappant contraste avec les cahiers de brouillon et même de manuscrit, qui sont très morcelés, discontinus. Des matériaux narratifs se perdent pendant le travail de dactylographie, mais assez peu. Au contraire, des réseaux thématiques se constituent ou se resserrent. Une construction se dessine, après le désordre apparent, le foisonnement narratif des brouillons et des manuscrits, qui rétrospectivement apparaissent comme de l'inachevé, de l'interrompu, même si cette impression ne rend pas compte du formidable Investissement de l'écriture, au moment précis où la plume court sur chaque feuille de papier.
Proust cependant, et c'est la deuxième remarque, corrigeait abondamment ses dactylographies, comme s'il s'agissait de brouillons encore. L’œuvre est toujours inachevée, ou plutôt en perpétuel devenir, quel que soit le degré atteint par son élaboration : il n'y a pas de fin prévisible au travail de l'écrivain. Mais cette dialectique de l'interrompu et de la finalité nous entraînerait vers l’idée de l’inachèvement constitutif de l’écriture, beaucoup plus loin que la description des papiers en tout cas.
On peut en dire autant des nombreux jeux d'épreuves conservées, même si elles sont lacunaires. Disons simplement qu'il est étonnant qu'elles aient été conservées, puisque l'usage est qu'elles restent entre les mains des typographes, après l'impression de l'ouvrage. Le mystère n'est pas résolu mais il nous révèle une surprise qui n'est pas des moins fortes : c'est toujours ce travail indéfini à partir de documents qui ne devraient théoriquement plus changer de forme, qui devraient être fixés par l'impression. Mais cette remarque vaut surtout pour Du côté de chez Swann,dont les documents préparatoires forment bien la moitié du fonds Proust, si l'on considère ce volume dans son état premier, comme Le Temps perdu (Swann, Jeunes Filles et une partie de Guermantes 1). Le reste du roman, par précipitation, par maladie, a été moins remanié et retravaillé. A partir de La Prisonnière, il est quasiment posthume.
Il faut noter des lacunes cependant : la pauvreté en dossier de travail, en notes de l'écrivain (4 carnets seulement, plus celui dont on sait qu'il se trouve dans une collection particulière, mais qu’il n’a pas utilisé). Est-ce que Proust rédigeait immédiatement, sans réunir de documentation au préalable, ou a-t-on perdu ses notes ? Le « manuscrit » des Jeunes Filles a été découpé et dispersé entre les 50 exemplaires d'une édition de luxe, mais c'étaient simplement des placards augmentés de considérables additions. De nombreux cahiers de brouillon, pour Swann, Sodome, Le Temps retrouvé, ont été conservés jusqu'à une date récente par un collectionneur, qui ne les montrait pas. Ces 13 Cahiers viennent maintenant s'ajouter aux collections de la BNF, formant un ensemble extensif sinon complet.
2. Une façon d’écrire
La description critique du fonds Proust est déjà une manière d'étudier l'histoire du texte. Mais il est possible d'en dire plus. Proust écrivait au lit, à la plume mécanique, et ce seraient des détails anecdotiques et insignifiants s'ils ne déterminaient pas une technique d'écrivain. Il ne paginait pas ses cahiers de brouillon ni ne les numérotait (il le faisait pour les cahiers de manuscrit), et il préférait donner des noms à ces pages ou à ces cahiers. Il les désignait aussi par de petits dessins. Ce refus de l'arithmétique, lié à une écriture fragmentaire, dispersée et répétitive (Proust rédigeait plusieurs fois le même segment narratif : son écriture se répète à l'infini), explique la difficulté du classement. Longtemps les chercheurs proustiens ont renoncé à une vision synthétique de l'ensemble du fonds, préférant en tirer des citations ou des exemples isolés. Henri Bonnet, Maurice Bardèche, Claudine Quémar ont renversé cette tendance, et les chercheurs réunis autour de l'équipe Proust du C.N.R.S. leur ont emboîté le pas1. Une écriture dispersée et répétitive donc, avec cependant quelques regroupements, à l'intérieur de chaque cahier, autour de thèmes ou de motifs assez voisins, contigus ou antithétiques : Proust essayait de se rappeler dans quel cahier il fallait rédiger de préférence tel ou tel morceau. Une écriture concentrique mais qui se disperse, dans toutes les directions, autour du Contre Sainte-Beuve. Une écriture plutôt centrifuge donc, qui joint de façon contradictoire, à travers les réécritures et les répétitions, le désir de condenser le récit et la pulsion instinctive de le laisser se développer à l'envi.
Le Cahier 49, par exemple, qui semble de prime abord la suite d'un brouillon pour Guermantes 1 (fin de la conversation entre Charlus et le héros), se poursuit indéfiniment par la quête frénétique du héros poursuivant une jeune fille aperçue et désirée, une jeune fille à la rose rouge ou noire, à travers plusieurs soirées mondaines: chez la princesse de Guermantes, chez la duchesse de Marengo, chez Mme de Villeparisis, à l'Opéra. Le récit réécrit ici d'anciens brouillons, reprend d'anciens fantasmes, et comment pourrait-il s'arrêter ? Le Cahier 49 reprend simplement le récit du Cahier 7 (le héros rencontre Charlus à la sortie de l'hôtel du prince de Guermantes) à son tour complété au début du Cahier 24. La conversation entre Charlus et le héros a ainsi longtemps hésité entre la réception chez la princesse de Guermantes (Cahier 43) et celle chez Madame de Villeparisis (ajoutée à la main sur la dactylographie de Guermantes I).A partir de chacun des atomes narratifs esquissés dans le Contre Sainte-Beuve (1908-1909), par cette réécriture expansive et dispersive, le récit se développe sans cesse et sans but apparent dans les brouillons de 1910.
Cette réécriture, cette fragmentation et cette dispersion permettront, à partir de 1911 et de la constitution de l'oeuvre romanesque en tant que telle, de la décision de publier, une série de rappels thématiques et narratifs constants. La volonté de créer un réseau de correspondances internes est née d'une intention de l'écrivain, bien sûr, mais surtout de sa façon de rédiger dès le départ, à partir d'un noyau qui se développe dans tous les sens. Quand Proust abandonne le Contre Sainte-Beuve,les principaux fils de l'histoire sont rédigés. En 1909-1912, quand il fait dactylographier un premier volume du roman, le reste est esquissé en brouillons sinon prêt en manuscrits. Après la Guerre, quand commence la publication définitive en plusieurs volumes (avec Swann republié, puis les Jeunes Filles), la rédaction de tout un manuscrit d'ensemble est achevée, sous une forme première tout au moins. À chaque étape de la réorganisation, les correspondances peuvent ainsi être soulignées par l'écrivain, ainsi que le désir constant de rédiger un diptyque, de créer des symétries, un rythme binaire qui conduira, dans le roman imprimé, à couper en deux ou à répéter systématiquement les épisodes et les scènes (le temps perdu et le temps retrouvé, Gilberte et Albertine, les deux séjours à Balbec, etc.). Ce rythme binaire est cependant resté très longtemps dans les brouillons en concurrence avec un rythme ternaire (trois séjours à Balbec, par exemple), lié à une étape de la rédaction où le système bipartite n'existait pas encore clairement (avant l'invention du temps perdu et du temps retrouvé vers 1910).
À l'inverse, la publication progressive des volumes permettait, au fur et à mesure, d'enrichir le manuscrit et d'organiser un jeu d'interactions entre les premières parties et les dernières. Le Temps retrouvé dans sa version de 1911, par exemple, ne faisait que reprendre les éléments d'un premier volume dactylographié, et des parties de Guermantes et de Sodome esquissées en brouillons. Mais le manuscrit pour Le Temps retrouvé qui était terminé dans ses grandes lignes en 1918, sept ans plus tard, s'adapte, lui, aux éléments narratifs plus récents et aux situations différentes contenues dans les divers volumes qui existaient tous alors déjà sous forme manuscrite, depuis l'invention d'Albertine en 1913. D’un point de vue matériel, on voit dès cette époque l’écrivain découper des feuillets des cahiers de brouillon pour les coller dans les cahiers manuscrits. On y reviendra.
3. Naissance d'un roman
La vision d'un dessein d'ensemble, la fragmentation de la rédaction comme la dispersion du récit, l'écriture simultanée et répétitive de toutes les parties de l’œuvre à chacune des différentes étapes du projet, expliquent la clarté de la construction romanesque à travers les contradictions des méthodes de travail de l'écrivain, si bien révélées par l'observation des dossiers conservés. Mais n'anticipons pas, sur ce qui n'existe pas encore, à partir de ce qui est un chantier indécis. Le roman est né en 1909, d'une réutilisation des matériaux narratifs constitués par les oeuvres de jeunesse, comme on dit (mais c'est à nouveau une vision rétrospective) : principalement le Jean Santeuil, discontinu, interrompu (deux caractéristiques majeures de l'écriture proustienne), et dont le manuscrit (mais n'est-ce pas plutôt un brouillon ?) est conservé aussi à la BNF. Il ne faut pas oublier les importantes traductions de Ruskin, ainsi que les nombreux articles de critique littéraire et d’esthétique, ainsi que les pastiches, qui ont permis à Proust de fixer ses idées et son style. Mais ces matériaux ont été transformés complètement par le projet du Contre Sainte-Beuve (fin 1908). Un projet contradictoire : une critique de la conversation à travers une discussion avec Maman (Cahiers 3, 2,5 et 1). Un projet discontinu, d'après ce qui en reste, et qui très vite, dès le début de 1909, à partir des feuilles volantes et des cahiers, a pris des formes évolutives: un essai, un récit, un roman (Cahiers 4, 31 et 36, 7 et 6, 51). Proust cherchait une forme, à partir de la problématique des genres littéraires. Nous ne pensons pas qu'il ait jamais existé de manuscrit complet pour le Contre Sainte-Beuve : nous n'étudions en tout cas que les traces conservées.
Mais à vrai dire, cette question n'a guère de sens. Proust appelait encore Sainte-Beuve, fin 1909, ce qui était déjà un roman, et c'est cette confusion qui a trompé de nombreux critiques. La réponse est assez simple, cependant: l'essai projeté fournissait un cadre théorique (critique littéraire et esthétique) et un système original de voix narratives (une série de décrochements dans le passé d'un narrateur) qui, conjugués ensemble et avec le matériau accumulé pendant les « années de jeunesse », ont débouché sur une forme romanesque sans solution de continuité. Au printemps de 1909, les Cahiers 25, 26, 12, 32, 27, 23, 29 et 8 formaient déjà l'essentiel d'un récit à Combray, au bord de la mer, à Paris, qui ne faisait que reprendre les éléments du Contre Sainte-Beuve. Swann, sa femme et sa fille, Sodome étaient en place, et la question de dater la naissance du roman est ainsi sans objet. Automne 1909, avec la rédaction d'un manuscrit pour « Combray » (Cahiers 9, 10 et 63, complétés par une première dactylographie et des cahiers) ? C'est oublier que jusque fin 1910-début 1911, jusqu'à l'invention d'un Temps retrouvé, l'oeuvre se terminait sans doute encore, dans le projet de Proust, par la discussion critique, littéraire et esthétique (avec Maman).
Il est plus important de noter la volonté, présente dans chaque page des brouillons comme du roman terminé, pour qui sait lire (et le roman est aussi une méthode de lecture), de mêler le récit à la démonstration esthétique, philosophique. Chacun des fils narratifs est aussi une illustration de la théorie. Le milieu Guermantes cherche à découvrir la « vraie réalité », qui est le but du narrateur. Il a cherché dans le système des valeurs mondaines. Le Monde, Sodome, les voyages (à Combray, Balbec, Doncières, Paris, Venise) structurent dès le départ l'oeuvre en chantier autour d'un « je » qui s'exprime à différents niveaux du passé. Une critique de l'intelligence et de la conversation se dessine, mais aussi de l’imagination et des apparences : noms de pays et noms de personnes. Mettre la démonstration esthétique au début ou a la fin de l'essai, au milieu ou au terme du roman: c'est un problème qui a longtemps retardé Proust et justifie ses hésitations, mais qui trouvait dès le départ sa solution dans chaque ligne de l'écriture.
4. Le roman de 1911
« Combray » n'est pas terminé avec le manuscrit et la dactylographie lacunaires de la fin 1909. De nombreux cahiers de complément, qui selon la méthode de Proust mêlent les intrigues et les fragments (Cahiers 28, 14 et 30, 37, 38, 13 et 11) développent eux aussi le projet de démonstration littéraire et esthétique, à travers un récit toujours plus circonstancié. Dans ces Cahiers de 1910-1911, Bergotte, Elstir, la Berma (mais ce ne sont pas les noms définitifs) incarnent la lecture, la peinture, le théâtre. Quelques pages du Cahier 11 formeront une partie du manuscrit pour « Combray » et pour Le Temps retrouvé : brouillons et manuscrits se confondent souvent. Et toujours, l'écrivain travaille plusieurs parties ensemble, pour ce qui n'est pas encore « Un amour de Swann », mais où apparaît déjà une démonstration de l'amour et de la musique (Cahiers 22 et 69, 15 à 19). Pour ce qui n'est pas encore Le Côté de Guermantes, mais où apparaît une démonstration du Monde (Cahiers 39 à 43).
Dès le début de 1911, Proust a réuni dans ses cahiers la matière de ce qui n'est pas encore un roman en deux volumes, ni trois comme ce sera le cas plus tard, mais qui a déjà une structure binaire: le futur Swann (en manuscrit), le futur Guermantes (en brouillon). La mort de la grand-mère (rédigée plusieurs fois, comme tous les épisodes l'ont été, à chaque étape du projet, et dès les Cahiers 29 ou 14, mais maintenant dans le Cahier 47), cette mort qui est celle de la mère enterre définitivement le projet de discussion finale, et donc le Contre Sainte-Beuve. Proust en tire les conséquences: des éléments pour un futur Sodome,qui n'a pas encore ce nom et cette expansion (Albertine n'existe pas, même si l'homosexualité est présente) sont en place (Cahiers 47, 48 et 50). Les Cahiers 50, 58 et 57, Il et 13 terminent un état premier du roman sur l'« Adoration perpétuelle » et le « Bal de Têtes », reprenant l'intrigue et le personnel mondain des brouillons de Guermantes auxquels ils doivent être comparés et qui leur sont symétriques. Le Cahier 51 bouclait le Contre Sainte-Beuve,en liaison peut-être avec un état intermédiaire dont le seul vestige serait le Cahier 49. Mais avec le Cahier 5 7, c'est le cycle du roman de 1911 qui s'achève provisoirement. La réécriture des mêmes scènes correspond cependant à un changement radical de projet : la découverte d'un temps retrouvé qui coupe en deux le roman, mais pas dans le sens de l'épaisseur des volumes qui de toute façon ne sont pas encore constitués : verticalement plutôt, au niveau de chaque scène maintenant dédoublée et qui acquiert brusquement une double signification.
5. Les transformations du roman
C'est donc fin 1910 - début 1911 que nous situons le remplacement de la matinée de conversation avec Maman par la matinée du Temps retrouvé (qui est d'ailleurs une soirée à cette époque). Cette transformation d'une œuvre qui n'est plus tout à fait en brouillons n'est certes pas la première. Le refus de Valette à la fin de 1909 en avait déjà sans doute entraîné une première (refus de publier le Contre Sainte-Beuve).Mais cette fois, la transformation est radicale. Proust remanie la dactylographie en chantier du Temps perdu (premier volume du roman qui était alors intitulé Les Intermittences du Coeur)pour rédiger Le Temps retrouvé. De nombreux critiques ont montré ce travail de suppression et de déplacement des éléments de la démonstration esthétique qui étaient jusqu'alors dispersés dans les brouillons, les manuscrits et les dactylographies de l'oeuvre en chantier, et donc aussi dans le fil du récit (Cahiers 26, 10, dactylographies, etc.). Le temps perdu ne sera pas immédiatement retrouvé: les souvenirs involontaires ou non, les impressions poétiques et les effets de symétrie qui jalonnent le roman attendront leur explication finale.
Ce faisant, Proust réintroduit en partie la linéarité du roman d'apprentissage et d'initiation dans une œuvre qui avait pourpivot une chronologie morcelée à travers les différents niveaux de rétrospection d'un « je » (héros-narrateur). Mais ce faisant, il souligne une structure binaire, antithétique, qui sera à son tour bouleversée par les transformations ultérieures du roman. Celles-ci, on peut les reconstituer sommairement, en comparant les documents à la correspondance. Les refus de publier de Calmette (1910) et de Fasquelle (1912) sont des incidents mineurs par rapport au gigantesque travail d'édition qui commence chez Grasset en 1913. Répétons d'abord que Proust continue à écrire et à réécrire, constamment, les mêmes éléments de son oeuvre, indéfiniment et simultanément. La dactylographie ne l'empêchait pas de poursuivre ses brouillons et ses manuscrits. Mais cette fois, il est obligé de mettre en forme. La dactylographie du Temps perdu est trop longue pour l'éditeur (elle se terminait à la fin d'un premier séjour au bord de la mer, sans les jeunes filles et sans Albertine évidemment, avec la rédaction du manuscrit du Cahier 35, en 1912). Mais Proust ne le sait pas encore. Le manuscrit de ce qui deviendra Le Côté de Guermantes 1 (Cahiers 34,35,44 et 45) est prêt dès 1912 et dactylographié début 1913. Mais la fabrication des épreuves pour le premier volume, en 1913, confirme la nécessité de partager l'oeuvre en trois volumes, et il faut alors changer les titres. Du côté de chez Swann est imprimé, et l'annonce faite au verso du faux titre permet d'analyser les transformations :
Le Côté de Guermantes (Chez Mme Swann. Noms de pays: le pays. Premiers crayons du baron de Charlus et de Robert de Saint-Loup. Noms de personnes: la duchesse de Guermantes. Le salon de Mme de Villeparisis).
Le Temps retrouvé (À l'ombre des jeunes filles en fleurs. La princesse de Guermantes. M. de Charlus et les Verdurin. Mort de ma grand-mère. Les Intermittences du cœur. Les « Vices et les Vertus » de Padoue et de Combray. Madame de Cambremer. Mariage de Robert de Saint-Loup. L'Adoration perpétuelle).
Le premier volume (Swann)est écourté, un second volume (Guermantes)est mis en épreuves. Il comprend la fin du premier volume dactylographié, c'est-à-dire de ce qui deviendra la plus grande partie des Jeunes Filles (mais sans les jeunes filles et sans Albertine précisément), et la dactylographie de Guermantes I.Une première version de Guermantes était donc terminée en épreuves quand la Grande Guerre éclata. Mais en même temps, Proust finit de rédiger, dans les Cahiers 34 et 33, le manuscrit d'un second séjour au bord de la mer avec les jeunes filles, lequel, avec les Cahiers 47, 48, 50, 58, 57, 11 et 13, forme la matière, sinon la copie définitive, du troisième volume annoncé lors de la publication de Du côté de chez Swann.
Cette transformation est aisée à suivre, si l'on oublie les titres des Jeunes filles et de Guermantes, en abandonnant toute vision rétrospective de l'oeuvre, pour analyser le contenu. Le premier volume recoupé perd son sens, le second est fait de deux parties différentes, et l'analyse du milieu Guermantes se trouve ainsi également coupé en deux : la progression dans la connaissance de l'univers mondain (Villeparisis, Saint-Loup, Charlus, duchesse et princesse de Guermantes) se disloque pour des raisons purement éditoriales. On a maintenant du mal à discerner la cohérence de la critique de l'imagination : noms de pays (Balbec), noms de personnes (Guermantes). Deux séjours à Balbec s'organisent cependant : avec et sans jeunes filles. Un troisième est prévu peut-être, d'après les quelques traces laissées dans les brouillons des Cahiers 27 et 13. Albertine apparaîtrait alors, dès le remaniement des épreuves Grasset en 1913. Mais cette réorganisation est plutôt une déstabilisation du texte (déstabilisation qui est une des lois fondamentales de l'écriture proustienne dans son expansion infinie), qui amorce de plus graves transformations.
6. La Grande Guerre
En 1916 le manuscrit pour le futur Guermantes II est achevé, mais tout est déjà transformé depuis deux ans, non seulement par la Guerre et l'interruption de la composition, mais surtout par l'invention d'Albertine. Nous ne referons pas le travail de reconstitution de Yoshikawa2 ; regardons simplement ce qui reste dans les cahiers. Les Carnets 2, 3 et 4 (1913-1915) esquissent l'intrigue conservée dans un nouveau manuscrit pour A l'ombre des jeunes filles en fleurs (cette fois, les Cahiers 46 et 54 présentent deux séjours avec Albertine), poursuivie dans ce qui reste des brouillons pour Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, La Fugitive (les deux derniers volumes ne formaient au départ que des parties de Sodome) :Cahiers 52 à 56 (1915). Les lacunes sont très importantes dans les brouillons, mais, dès 1916, Proust avait de quoi rédiger le manuscrit de Sodome au Temps retrouvé,et c'est la version à peu près définitive, dans les 20 Cahiers de mise au net (1916-1918).
Précisons la liste des cahiers pour Albertine, à partir de son invention en 1913, et des travaux de Nathalie Mauriac Dyer : Cahier 71 (« Dux » en 1913), 54 (« Vénusté » en 1914), 46 (deuxième séjour à Balbec), 72, 53, 73, 55 et 56, 74 et 57 (notes). Ces brouillons seront repris dans le manuscrit au net.
Le reste est l'histoire de la lente publication du roman, telle qu'il est possible de la reconstituer d'après l'examen de la correspondance, des épreuves et des originales. Swann est republié en 1917 par la N.R.F. Suivent les Jeunes Filles (1918), les deux Guermantes (1920-1921), les deux Sodome (1921-1922). Les autres volumes sont posthumes. Mais Proust travaillait ensemble à toutes ces différentes parties. Répétons ce que nous avons déjà dit, qui est essentiel et qui oblige à regarder chacun des documents conservés de façon à la fois syntagmatique et paradigmatique. Un travail constant de relecture et de réécriture simultanées permet à Proust un double mouvement: enrichissement des cahiers (de brouillon ou de manuscrit) par « surnourriture », « ajoutage » des correspondances avec les autres brouillons de la même époque, correspondant au même état du texte, ou avec les volumes en cours de publication. Et diffusion dans ces volumes du matériau manuscrit accumulé, comme c'était le cas dans chacun des cahiers de brouillon.
Albertine est ainsi redistribuée dans tous les volumes, à partir de la création du personnage : dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs (deuxième partie), dans Le Côté de Guermantes, etc. La fin de la rédaction du manuscrit correspond en effet au début du travail de publication du deuxième volume (Jeunes Filles).Il suffisait à Proust de relire et de réadapter chaque volume au grand développement du roman, dans un mouvement de va-et-vient; tout comme il faut que les chercheurs qui étudient brouillons et manuscrits les lisent, non seulement dans le sens du récit, mais dans le sens de l'histoire du texte. Le mouvement horizontal et linéaire cède alors la place à un autre, vertical, stratifié ou circulaire, qui est plus proche de l'authenticité de l’œuvre. Les cahiers d'ajoutages (Cahiers 59 à 62,1917-1922) témoignent de cette dernière étape du travail de Proust (mais à vrai dire, elle n'est pas dernière, elle intervenait dès le départ), la plus harassante, celle qui donne au roman son économie définitive. Mais là encore, l'expression est inexacte : il n'y avait aucune raison pour que s'arrêtât, autrement que par la mort, le système de correspondances instauré par les retours en arrière d'une écriture qui continuait de progresser. Une tâche, en tout cas, qui empêchera l'écrivain, après Guermantes, de s'atteler à une autre qui était aussi importante pour lui, nous l'avons vu : la correction des dactylographies et des épreuves. Les volumes du roman sont publiés dans des conditions difficiles, et avec une médiocre qualité d’exécution. Ce travail d'édition reste à compléter.
7. En guise de conclusion
La discontinuité et la réécriture sont constantes, au niveau de chaque cahier, de chaque unité de rédaction, de chaque fil du récit. Elles sont liées sans doute à une écriture qui prétend traduire une théorie littéraire et esthétique jusque dans le récit et dans les structures narratives. La description des cahiers rejoint l'analyse des techniques de l'écrivain et de la structure profonde de l’oeuvre. Cette discontinuité et cette répétition de 1 écriture se retrouvent aux différentes étapes du projet dans son évolution (1909, 1911, 1914). L'organisation du roman, à partir de ce matériau chaotique, se fait seulement au niveau des dactylographies et des épreuves, sauf quand le temps commence à manquer, très vite, après la Guerre.
Cette technique, chaque cahier, qu'il soit de brouillon ou de manuscrit, en porte la trace. Nous avons relevé le même phénomène, à l'intérieur des brouillons d'une même époque, ou des différentes parties du manuscrit en Cours de publication. Chacun est relu et réécrit, dans les marges ou sur les pages de gauche, sur des « paperoles » encore, pour instituer le réseau de correspondances narratives et thématiques qui crée l'originalité de l’œuvre dans son morcellement. Chaque brouillon éclate et se disperse, pour être récupéré dans les différentes parties du roman. Chaque manuscrit entretient un jeu de relations avec les autres. Cette technique de relecture active permettait à l'écrivain de pallier le morcellement accidentel, dû d'abord à des contingences éditoriales, puis à l'expansion du personnage d'Albertine qui vient détruire peu à peu l'image de Gilberte, de la duchesse, et l'économie primitive du diptyque.
Mais cette expansion et ce morcellement sont-ils vraiment accidentels ? Ils semblent portés par une logique scripturale dès les premiers cahiers, dès le récit du Contre Sainte-Beuve, par une force de la plume qui court sur le papier. De la même manière, la nostalgie de la symétrie et du diptyque subsistent, dans l'oeuvre imprimée, par la bipartition systématique des épisodes du récit et des volumes publiés. Une leçon pour les chercheurs : l'écriture se développe indépendamment du récit qu'elle soutient. Suivre chaque étape de la rédaction ne permet pas d'établir chaque état du projet dans sa totalité : entre les premières lignes qui s'écrivent et les dernières, il a évolué. Les dernières pages ne coïncident jamais exactement avec les premières, et il serait illusoire de chercher à reconstituer un Contre Sainte-Beuve ou un roman de 1913. Quant aux trois derniers volumes du roman, ils sont posthumes, ils ont été interrompus et ils ne sont pas achevés.
Notes
1 Tous ces travaux, qui ont renouvelé la critique génétique en la faisant passer de l'histoire littéraire à l'interprétation, ont été malheureusement publiés en ordre dispersé. Voir notamment les cinq numéros parus des Études proustiennes, Gallimard et les quinze numéros du Bulletin d'Informations proustiennes, P.E.N.S. Pour une bibliographie synthétique de ce champ de la recherche, voir le B.I.P. n° 10, automne 1979, p. 51.
2 Kazuyoshi Yoshikawa, « Remarques sur les transformations subies par la Recherche autour des années 1913-1914 d'après des cahiers inédits », Bulletin d'Informations proustiennes n° 7, Paris, 1978.
Bernard Brun, «Les cent cahiers de Marcel Proust : Comment a-t-il rédigé son roman ?», [En ligne]
Mis en ligne le: 16 octobre 2006
Publié le 29/10/2008 à 12:00 par coquelicot2007
LINA LACHGAR
VOUS, MARCEL PROUST
JOURNAL IMAGINAIRE DE CÉLESTE ALBARET
Suivi des rapports de Police judiciaire
jusqu’alors classés confidentiels
sur la maison de passe pour homosexuels
tenue par Albert Le Cuziat
(Jupien dans La Recherche).
LITTÉRATURE
ÉDITIONS DE LA DIFFÉRENCE
À Solange Bertagna-Dalaise
Les soirs où Marcel Proust, ne pouvant venir,
désirait s’excuser tout spécialement, il envoyait
en mission extraordinaire Céleste Albaret : très
grande, très blanche, serrée dans une jaquette
de loutre ajustée à la taille comme celle de la
reine Alexandra, un minuscule manchon de
loutre à la main, des tresses blondes coiffées très
plat, très serré autour de la tête, Céleste avait
l’allure étonnante d’une dame de Bastien Lepage
qui aurait été la confidente de Charles Haas.
Paul Morand
11
Une nuit Monsieur m’a dit : « Ma chère Céleste1,
je me demande ce que vous attendez pour
écrire votre journal. » Moi, je me suis mise à rire :
« Je vois cela, Monsieur. Encore une petite moquerie
comme vous aimez à m’en faire. – Je suis
sérieux, Céleste. Personne ne me connaît vraiment,
que vous. Personne ne sait comme vous tout ce
que je fais, ni ne peut savoir tout ce que je dis.
Après ma mort, votre journal se vendrait plus que
mes livres. Si, si, vous le vendriez comme le boulanger
vend ses petits pains le matin, et vous gagneriez
une fortune2. » Longtemps j’ai repoussé
l’idée d’écrire mon journal, je me disais : Est-il
encore temps ? Suis-je en état ? Saurais-je écrire ?
Et je n’ai pas d’orthographe ! Devrais-je avouer
ma jalousie ? Devrais-je tout dire ? Tout ! Du vivant
de Monsieur je ne l’ai pas fait, ce n’est pas
maintenant que je vais le faire ! J’y ai mûrement
réfléchi en pesant le pour et le contre avant de prendre
une décision, jusqu’à ce qu’un jour, écrire en
« disant tout » me semble une chose toute simple,
12
comme si non seulement mon humeur nouvelle
avait changé mes hésitations mais que les choses
hors de moi les avaient rendues plus faciles. C’est
ainsi. Je décidai donc d’écrire en disant « tout ».
Car, grand merci ! Seigneur, Vierge Marie ! me
disais-je, la fautive, si faute il y a, ce n’est pas
moi, c’est votre main... Puis, petit à petit, l’idée
de rassembler certains moments forts passés avec
vous, Monsieur, en y joignant les récits de mes
rêveries, de mes rêves et de mes cauchemars dans
une espèce de « fourro bourro3 » comme on dit
chez nous à Auxillac fit son chemin et s’installa
définitivement en moi. Votre souvenir étant fixé
dans mon cerveau, obsédant et presque intolérable,
je décidai de m’épancher, en donnant une belle
récréation à ma mémoire. Car parler de vous, penser
à vous, revivre avec vous l’époque du 102, boulevard
Haussmann est le signe assuré de mon
contentement. Et puis ce qui me poussa à prendre
plus vite ma décision fut une réflexion qu’Odilon4
me fit : dans notre chambre attenante à la cuisine,
il m’entendait sans cesse causer toute seule de vous
à mi-voix et ceci même après le départ des journalistes
ou des amis de Monsieur qui étaient venus
me poser toutes sortes de questions à votre sujet.
Certes, à force de vivre de votre vie avec les yeux
de ce que mon instinct avait suffisamment flairé,
je me suis donc mise à écrire et j’ai trouvé que
c’était vivre encore plus fort dans votre souvenir
qui est devenu pour moi plus qu’une tendresse mais
une religion dans laquelle les pensées anciennes
13
que j’évoque montent vers vous comme des prières.
Si j’appelle journal ce méli-mélo qui ne tient
compte ni de l’horloge ni du calendrier c’est parce
je ne trouve pas d’autre mot.
Dois-je vous avouer, Monsieur, que j’entends
toujours la sonnette qui m’annonçait que Monsieur
avait besoin de moi et quand je veux l’entendre de
plus près c’est en moi-même que je suis obligée de
descendre. En mêlant le passé et le présent je vais
consigner ma vie alimentée par vous, sous forme
de notes comme si je dressais une liste sur laquelle
s’accumuleront au hasard des impressions, des réflexions
que je jugerai utiles au fur et à mesure
qu’elles me viendront à l’esprit.
*
À cette période de mon existence où je me suis
installée avec Odilon 14, rue des Canettes dans le
VIe arrondissement à l’hôtel d’Alsace-Lorraine, la
mémoire dont je fais preuve est sans doute en partie
le résultat d’un sommeil discontinu, fragmenté
en courts épisodes qu’interrompent l’aboiement
d’un chien, les pleurs d’un enfant, un bruit suspect,
et toujours l’éternelle rengaine : « Patron, monsieur
Odilon, allez chercher les flics ! », ou une insistante
sensation d’inconfort lorsque le petit chauffage
d’appoint ne parvient pas à dissiper la fraîcheur de
la nuit.
*
14
Il est vrai que depuis l’absence de Monsieur,
mon sommeil est tout bouleversé car au temps de
Monsieur, je ne me couchais pas à la même heure.
Monsieur travaillait la nuit et pouvait avoir besoin
de moi, j’étais toujours aux écoutes, et quand Monsieur
sortait, je l’attendais, et lui en revenant me
« faisait salon » en me racontant sa soirée. Que de
fois, quand Monsieur me disait : « Bonsoir », il était
neuf heures, dix heures du matin... Le drôle de l’affaire
c’est que ce qui me chamboulait alors me manque
aujourd’hui.
*
Lorsque je ne dors pas, je ne vois rien d’abord
que les murs noirs de notre chambre comme des
plaques d’encre humide et luisante. La grande nuit
impénétrable s’étend jusqu’à l’horizon. Puis lentement,
comme on verrait dans un vaste miroir
s’attirer et se nuire l’amour, le respect, la fatigue
et l’absence, je vois Monsieur couché dans son
lit. Vous êtes comme une ombre illimitée. Moi,
debout au pied de votre lit je vous écoute. Parfois,
il arrive que j’aperçoive une bande très basse
de ciel bleu qui me dit que ma vie est toujours
avec vous, et cela me fait chaud au cœur. On peut
dire que je vis dans le temps vécu avec Monsieur
et le thésaurise en le ramenant inlassablement en
moi.
*
15
Après la mort de Monsieur nous avons eu une
fille, Odile Marcelle. En janvier 1924 nous avons
acquis en empruntant (nos économies n’ayant pas
suffi) un fonds de commerce d’hôtel meublé5 : l’hôtel
d’Alsace-Lorraine. Établissement misérable comme
tous ceux des environs où on loue les chambres au
mois. Les occupants sont en partie des ouvriers étrangers
qui partent à l’aube et ne reviennent que le soir.
La rue des Canettes où se trouve notre hôtel est une
vieille petite rue étroite qui commence rue du Four
et finit place Saint-Sulpice. De l’angle de la rue on
aperçoit une lanterne bleue, dominant un large panneau
marron sur lequel est écrit le nom de l’hôtel. À
l’intérieur une lumière sombre éclaire un étroit couloir
qui aboutit à un escalier de bois aux marches
crevassées. Une main géante indique que le bureau
est au premier étage où une porte vitrée s’ouvre sur
une loge de portier. À la fois comptoir, réception,
salle à manger, salon, cuisine et chambre à coucher,
avec çà et là quelques meubles ayant appartenu à
Monsieur, qui forment un ensemble, mon « chez
Swann » comme dit M. Jean Cocteau. Au-dessus, il
y a cinquante-cinq logements dépourvus du moindre
confort et évidemment sans aucun service.
C’est là, Monsieur, dans cet hôtel médiocre et
sale qui ressemble à une cave, où règne une odeur
de salpêtre mêlée à celle de la soupe aux choux,
que je vis dans mes souvenirs et continue à vous
bien servir. Au lieu de passer mes journées à l’office
à attendre Monsieur comme je le faisais boulevard
Haussmann, c’est maintenant dans la petite
16
cuisine de cet hôtel que je vis dans le monde qui est
le vôtre, et parfois il m’arrive même de guetter votre
retour où vous me mimerez votre soirée avec
votre façon à vous de me rapporter du dehors la
comédie et de la jouer devant moi.
*
Tout ce qui n’est pas vous m’énerve au dernier
point.
*
En dehors de penser à vous, je ne fais rien,
comme dans le contrat passé entre nous. Vous
m’aviez engagée parce que je ne savais rien faire –
surtout jamais de cuisine !...
Trop habituée à me coucher le matin, le temps
n’est plus pour moi divisé en heures, le temps est
hors du temps.
*
Monsieur, vous qui saviez tout sans qu’on s’en
aperçoive, vous qui notiez les moindres détails
mieux qu’un peintre ; vous, Monsieur, qui m’avez
si bien connue, vous le savez, n’est-ce pas, que je
ne suis pas une femme à tirer des feux d’artifice, à
me vanter de choses qui n’existent pas, ni à sonner
par orgueil les cloches à toute volée. Diable ! Estce
que je m’occupe de Pierre ou de Paul ? Voyez-
17
vous ça ! Monsieur, un bruit court les ruelles du
quartier de Saint-Sulpice. On dit « que j’ai l’allure
d’une grande dame forte et décidée qui aurait subi
des revers et qui, pour affronter les frais d’une existence
effacée, aurait ouvert un hôtel pour logement
à la semaine ou au mois » ; on dit également : « la
fameuse Céleste a dans les yeux une lueur de rêve ».
On est allé jusqu’à affirmer : « Céleste Albaret est
une grande dame par la grâce d’un grand écrivain,
Marcel Proust, avec la mise soignée d’une campagnarde
qui s’est mêlée à la vie du monde et qui s’est
accomplie sous le règne du raffinement. »
Je me souviens qu’un jour, Monsieur, vous
m’avez dit que je ressemblais à « Lady de Grey6 »
en m’expliquant que c’était une célèbre beauté anglaise.
Devant un tel compliment, je crois vous avoir
répondu : « Vous vous moquez encore de moi, Monsieur.
»
Sachez, Monsieur, qu’ici rue des Canettes comme
au 102, boulevard Haussmann je porte toujours une
robe de soie noire et ne mets jamais de tablier. Votre
amie Mme Scheikévitch7 m’a dit l’autre jour en venant
me faire une petite visite : « Madame Albaret,
le seul froissement de la soie annonce votre arrivée. »
Quant à M. Christian Murciaux8 qui a la passion de
votre œuvre et qui voulait savoir à quoi ça ressemblait
la gouvernante de Marcel Proust, m’a déclaré :
« Votre snobisme, Céleste, est une espèce de complexe
inguérissable ! »
Publié le 29/10/2008 à 12:00 par coquelicot2007
Ce pêle-mêle psychologique où le héros s'émiette en des mondes contradictoires
Le personnage proustien : son comportement.
"Sans attendre l'explication future, il arrive que le narrateur se cantonne dans les hypothèses multiples (...)
Il s'agit (...) de saisir des "suppositions alternatives" qui compensent l'indétermination du comportement.
(...)
Le "peut-être", le "soit (que)" répétés, sont les mots-clés de ces analyses.
(...)
On reconnaît la technique analytique chère à Saint-Simon; à propos de Fénelon près de la mort:
"Soit amour de la réputation, qui fut toujours un objet auquel il donne toute préférence, soit grandeur d'âme, qui méprise enfin ce qu'elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui (...) soit piété ranimée par un long usage (...) il parut insensible à tout ce qu'il quittait".
Chez Saint-Simon comme chez Proust, même scrupule de peintre, même recherche de la synthèse, car citer plusieurs motifs qui ne sont pas valables ensemble, c'est être sûr de ne pas se tromper, de ne pas pécher par omission : manquer le motif essentiel serait en effet le grand crime, pour les deux artistes.
Certains critiques ont (...) mal accueilli cette prolifération de mobiles supposés (...)
"On regrette que le secret de chaque être soit remplacé (...) par une série de petits secrets".
(...)
On a reproché (...) ce bric-à-brac de raisons, ce pêle-mêle psychologique où le héros s'émiette en des mondes contradictoires; on a conclu à l'impuissance, à la cécité.
(...)
Il s'agit en fait de préserver simultanément les chances de l'explication rationnelle et le mystère du personnage.
Au-delà de la multiplication des raisons, la peinture du comportement bute (...) contre l'inconnu et devient indéterministe.
"Elle ne s'aperçut même pas que la colère lui faisait froncer les sourcils. Peut-être au contraire s'en aperçut-elle" ...
(...)
...suivre le héros dans ses "lignes de repli" :
"Existences disposées sur cinq ou six lignes de repli, de sorte que, quand on veut voir cette femme, ou savoir, on est venu frapper trop à droite, ou trop à gauche, ou trop en avant, ou trop en arrière, et qu’on peut pendant des mois, des années, tout ignorer.
Pour Albertine, je sentais que je n’apprendrais jamais rien, qu’entre la multiplicité entremêlée des détails réels et des faits mensongers je n’arriverais jamais à me débrouiller." [Sodome et Gomorrhe 0897]
[Note Page2007: voir aussi : "cette série successive de lignes de défense que tout être élève contre notre vision et qu’il faut franchir l’une après l’autre"]
C'est alors le mystère du personnage, que l'on retrouve à la fin de la quête : on peut expliquer certains actes, mais non tous; dégager une ligne générale de conduite, mais la retrouver brisée:
"Je ne dis pas qu’un jour ne viendra pas où, même à ces lumineuses jeunes filles, nous n’assignerons pas des caractères très tranchés, mais c’est qu’elles auront cessé de nous intéresser, que leur entrée ne sera plus pour notre cœur l’apparition qu’il attendait autre et qui le laisse bouleversé, chaque fois, d’incarnations nouvelles.
Leur immobilité viendra de notre indifférence qui les livrera au jugement de l’esprit. Celui-ci ne conclura pas, du reste, d’une façon beaucoup plus catégorique..." [La Prisonnière, 1123]
Le comportement renvoie à l'âme, (...) et l'âme reste inconnue:
"aucun être ne veut livrer son âme".
[La Prisonnière, 1185]"
Tadié, Proust et le roman, pages 125 à 128, extraits.
Publié le 28/10/2008 à 12:00 par coquelicot2007
JAMES JOYCE : Proust m'a demandé si je connaisais le duc d'Untel. J'ai répondu non
"Notre conversation s'est résumée au mot "non".
Proust m'a demandé si je connaisais le duc d'Untel. J'ai répondu "non".
Notre hôtesse a demandé à Proust s'il avait lu telle ou telle partie de Ulysse. Proust a répondu "non". Et ainsi de suite."
James Joyce
racontant son unique rencontre avec Marcel Proust, en 1922, au Ritz.
Publié le 28/10/2008 à 12:00 par coquelicot2007

La rencontre réelle entre Proust et Joyce est racontée par Alain de Botton, dans "Comment Proust peut changer votre vie":
"En1922, les deux écrivains assistaient à un dîner mondain donné au Ritz en l'honneur de Stravinsky, de Diaghilev et de membres du Ballet russe, pour fêter la première du Renard de Stravinsky.
Joyce, qui arriva en retard, n'était pas en habit, et Proust garda son manteau de fourrure toute la soirée.
Ce qui se passa quand on les présenta fut rapporté plus tard par Joyce à l'un de ses amis :
"Notre conversation s'est résumée au mot "non". Proust m'a demandé si je connaisais le duc d' Untel. J'ai répondu "non". Notre hôtesse a demandé à Proust s' il avait lu telle ou telle partie de Ulysse. Proust a répondu "non". Et ainsi de suite."
Après le dîner, Proust monta dans son taxi avec ses hôtes, Violet et Sydney Schiff. Sans rien demander, Joyce se joignit à eux. Son premier geste fut d'ouvrir la fenêtre et son second d'allumer une cigarette, deux gestes qui pour Proust pouvaient se révéler mortels. Pendant le trajet, Joyce observa Proust sans prononcer une parole, tandis que celui-ci bavardait sans arrêt mais n'adressait pas un mot à Joyce. Lorsqu'ils arrivèrent à son appartement, rue Hamelin, Proust prit Schiff à part et la pria de demander à Mr Joyce d'accepter que le taxi le ramène chez lui.
Ce que fit le taxi. Les deux hommes ne devaient jamais se revoir.