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coquelicot2007
Description du blog :
Invitation au voyage dans l'univers magique et secret de Marcel Proust.
Catégorie :
Blog Littérature
Date de création :
12.12.2007
Dernière mise à jour :
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A la recherche du temps perdu ( extraits )

A la recherche du temps perdu (etrait)

Publié le 12/09/2010 à 09:33 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (etrait)
" L'année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D'abord, il n'avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç'avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d'un coup chercher à s'élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d'un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie – il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l'âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu'il ne savait pas la musique qu'il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu'éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu'ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables – si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était tout d'un coup revenue, elle n'était déjà plus insaisissable. Il s'en représentait l'étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l'architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s'élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n'avait jamais eu l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d'un coup, au point où elle était arrivée et d'où il se préparait à la suivre, après une pause d'un instant, brusquement elle changeait de direction, et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d'elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu'il a aperçue un moment vient de faire entrer l'image d'une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu'il sache seulement s'il pourra revoir jamais celle qu'il aime déjà et dont il ignore jusqu'au nom.

Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir amorcer chez Swann la possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'il croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus jusqu'à sa mort ; bien plus, ne se sentant plus d'idées élevées dans l'esprit, il avait cessé de croire à leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris l'habitude de se réfugier dans des pensées sans importance et qui lui permettaient de laisser de côté le fond des choses. De même qu'il ne se demandait pas s'il n'eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en revanche savait avec certitude que s'il avait accepté une invitation il devait s'y rendre, et que s'il ne faisait pas de visite après il lui fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il s'efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de la naissance ou de la mort d'un peintre, pour la nomenclature de ses œuvres. Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais il donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s'il n'adhérait pas tout entier à ce qu'il disait. Or, comme certains valétudinaires chez qui, tout d'un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et mystérieuse, semblent amener une telle régression de leur mal qu'ils commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase qu'il avait entendue, dans certaines sonates qu'il s'était fait jouer, pour voir s'il ne l'y découvrirait pas, la présence d'une de ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte d'influence élective, il se sentait de nouveau le désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n'étant pas arrivé à savoir de qui était l'œuvre qu'il avait entendue, il n'avait pu se la procurer et avait fini par l'oublier. Il avait bien rencontré dans la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui à cette soirée et les avait interrogées ; mais plusieurs étaient arrivées après la musique ou parties avant ; certaines pourtant étaient là pendant qu'on l'exécutait, mais étaient allées causer dans un autre salon, et d'autres restées à écouter n'avaient pas entendu plus que les premières. Quant aux maîtres de maison, ils savaient que c'était une œuvre nouvelle que les artistes qu'ils avaient engagés avaient demandé à jouer ; ceux-ci étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spécial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux les formes qu'elle dessinait, il était pourtant incapable de la leur chanter. Puis il cessa d'y penser.

Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d'un coup après une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s'échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu'il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu'aucun autre n'aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s'il eût rencontré dans un salon ami une personne qu'il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s'éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c'était l'andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil,) il la tenait, il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait, essayer d'apprendre son langage et son secret." Du côté de chez Swann


A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 07/05/2010 à 09:40 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
" En somme, si ce que disait Andrée était vrai, et je n’en doutai pas d’abord, l’Albertine réelle que je découvrais, après avoir connu tant d’apparences diverses d’Albertine, différait fort peu de la fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de Balbec et qui m’avait successivement offert tant d’aspects, comme modifie tour à tour la disposition de ses édifices, jusqu’à écraser, à effacer le monument capital qu’on voyait seul dans le lointain, une ville dont on approche, mais dont finalement, quand on la connaît bien et qu’on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que la perspective du premier coup d’œil avait indiquées, le reste, par où on avait passé, n’étant que cette série successive de lignes de défense que tout être élève contre notre vision et qu’il faut franchir l’une après l’autre, au prix de combien de souffrances, avant d’arriver au cœur.

D’ailleurs, si je n’eus pas besoin de croire absolument à l’innocence d’Albertine, parce que ma souffrance avait diminué, je peux dire que, réciproquement, si je ne souffris pas trop de cette révélation, c’est que, depuis quelque temps, à la croyance que je m’étais forgée de l’innocence d’Albertine s’était substituée peu à peu, et sans que je m’en rendisse compte, la croyance, toujours présente en moi, en sa culpabilité.

Or si je ne croyais plus à l’innocence d’Albertine, c’est que je n’avais déjà plus le besoin, le désir passionné d’y croire.

C’est le désir qui engendre la croyance, et si nous ne nous en rendons pas compte d’habitude, c’est que la plupart des désirs créateurs de croyances ne finissent – contrairement à celui qui m’avait persuadé qu’Albertine était innocente – qu’avec nous-même.

À tant de preuves qui corroboraient ma version première j’avais stupidement préféré de simples affirmations d’Albertine.

Pourquoi l’avoir crue?

Le mensonge est essentiel à l’humanité. Il y joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir, et d’ailleurs, est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à l’honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls, en effet, nous font craindre pour notre plaisir et désirer leur estime.

J’avais d’abord cru Albertine coupable, et seul mon désir, employant à une œuvre de doute les forces de mon intelligence, m’avait fait faire fausse route.

Peut-être vivons-nous entourés d’indications électriques, sismiques, qu’il nous faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des caractères.

S’il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des paroles d’Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât enfin concorder avec ce que mon instinct avait d’abord pressenti plutôt qu’avec le misérable optimisme auquel j’avais lâchement cédé par la suite.

J’aimais mieux que la vie fût à la hauteur de nos intuitions. Celles-ci, du reste, que j’avais eues le premier jour sur la plage, quand j’avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie du plaisir, le vice, et aussi le soir où j’avais vu l’institutrice d’Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les apparences, ne pourra domestiquer, ne s’accordaient-elles pas à ce que m’avait dit Bloch quand il m’avait rendu la terre si belle en m’y montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque rencontre, l’universalité du désir?

Peut-être malgré tout, ces intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à nouveau vérifiées que maintenant.

Tandis que durait tout mon amour pour Albertine, elles m’eussent trop fait souffrir et il eût été mieux qu’il n’eût subsisté d’elles qu’une trace, mon perpétuel soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore, antérieure, plus vaste, qui était mon amour lui-même.

N’était-ce pas, en effet, malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l’aimer? et même dans les moments où la méfiance s’assoupit, l’amour n’en est-il pas la persistance et une transformation? n’est-il pas une preuve de clairvoyance (preuve inintelligible à l’amant lui-même) puisque le désir, allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé, nous force d’aimer ce qui nous fera souffrir?

Il entre certainement dans le charme d’un être, dans l’attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les éléments, inconnus de nous, qui sont susceptibles de nous rendre le plus malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à l’aimer, c’est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes.

Et ces charmes qui, pour m’attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives, dangereuses, mortelles, d’un être, peut-être étaient-ils avec ces secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs vénéneuses?

C’est peut-être, me disais-je, le vice lui-même d’Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez elle ces manières bonnes et franches, donnant l’illusion qu’on avait avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu’avec un homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une finesse féminine de sensibilité et d’esprit.

Au milieu du plus complet aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la prédilection et de la tendresse. De sorte qu’on a tort de parler en amour de mauvais choix puisque, dès qu’il y a choix, il ne peut être que mauvais." Albertine Disparue

A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 27/04/2010 à 09:07 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
" Étendue de la tête aux pieds sur mon lit, dans une attitude d’un naturel qu’on n’aurait pu inventer, je lui trouvais l’air d’une longue tige en fleur qu’on aurait disposée là, et c’était ainsi en effet : le pouvoir de rêver, que je n’avais qu’en son absence, je le retrouvais à ces instants auprès d’elle, comme si, en dormant, elle était devenue une plante. Par là, son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la possibilité de l’amour ; seul, je pouvais penser à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, mais j’étais trop absent de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle dormait, je n’avais plus à parler, je savais que je n’étais plus regardé par elle, je n’avais plus besoin de vivre à la surface de moi-même.

En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avait dépouillé, l’un après l’autre, ses différents caractères d’humanité qui m’avaient déçu depuis le jour où j’avais fait sa connaissance. Elle n’était plus animée que de la vie inconsciente des végétaux, des arbres, vie plus différente de la mienne, plus étrange, et qui cependant m’appartenait davantage. Son moi ne s’échappait pas à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce qui d’elle était au dehors ; elle s’était réfugiée, enclose, résumée, dans son corps. En le tenant sous mon regard, dans mes mains, j’avais cette impression de la posséder tout entière que je n’avais pas quand elle était réveillée. Sa vie m’était soumise, exhalait vers moi son léger souffle.

J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féerique comme ce clair de lune, qu’était son sommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver à elle, et pourtant la regarder, et quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amour devant quelque chose d’aussi pur, d’aussi immatériel dans sa sensibilité, d’aussi mystérieux que si j’avais été devant les créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et, en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait seulement d’être la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais, avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, l’on écouterait sans fin se briser le reflux." Albertine Disparue

A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 24/04/2010 à 22:03 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
Un jour que M. de Guermantes avait besoin d’un renseignement

" Un jour que M. de Guermantes avait besoin d’un renseignement qui se rattachait à la profession de mon père, il s’était présenté lui-même avec beaucoup de grâce. Depuis il avait souvent quelque service de voisin à lui demander, et dès qu’il l’apercevait en train de descendre l’escalier tout en songeant à quelque travail et désireux d’éviter toute rencontre, le duc quittait ses hommes d’écuries, venait à mon père dans la cour, lui arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilité héritée des anciens valets de chambre du Roi, lui prenait la main, et la retenant dans la sienne, la lui caressant même pour lui prouver, avec une impudeur de courtisane, qu’il ne lui marchandait pas le contact de sa chair précieuse, il le menait en laisse, fort ennuyé et ne pensant qu’à s’échapper, jusqu’au delà de la porte cochère. Il nous avait fait de grands saluts un jour qu’il nous avait croisés au moment où il sortait en voiture avec sa femme; il avait dû lui dire mon nom, mais quelle chance y avait-il pour qu’elle se le fût rappelé, ni mon visage? Et puis quelle piètre recommandation que d’être désigné seulement comme étant un de ses locataires! Une plus importante eût été de rencontrer la duchesse chez Mme de Villeparisis qui justement m’avait fait demander par ma grand’mère d’aller la voir, et, sachant que j’avais eu l’intention de faire de la littérature, avait ajouté que je rencontrerais chez elle des écrivains. Mais mon père trouvait que j’étais encore bien jeune pour aller dans le monde et, comme l’état de ma santé ne laissait pas de l’inquiéter, il ne tenait pas à me fournir des occasions inutiles de sorties nouvelles.

Comme un des valets de pied de Mme de Guermantes causait beaucoup avec Françoise, j’entendis nommer quelques-uns des salons où elle allait, mais je ne me les représentais pas: du moment qu’ils étaient une partie de sa vie, de sa vie que je ne voyais qu’à travers son nom, n’étaient-ils pas inconcevables?

—Il y a ce soir grande soirée d’ombres chinoises chez la princesse de Parme, disait le valet de pied, mais nous n’irons pas, parce que, à cinq heures, Madame prend le train de Chantilly pour aller passer deux jours chez le duc d’Aumale, mais c’est la femme de chambre et le valet de chambre qui y vont. Moi je reste ici. Elle ne sera pas contente, la princesse de Parme, elle a écrit plus de quatre fois à Madame la Duchesse.

—Alors vous n’êtes plus pour aller au château de Guermantes cette année?

—C’est la première fois que nous n’y serons pas: à cause des rhumatismes à Monsieur le Duc, le docteur a défendu qu’on y retourne avant qu’il y ait un calorifère, mais avant ça tous les ans on y était pour jusqu’en janvier. Si le calorifère n’est pas prêt, peut-être Madame ira quelques jours à Cannes chez la duchesse de Guise, mais ce n’est pas encore sûr.

—Et au théâtre, est-ce que vous y allez?

—Nous allons quelquefois à l’Opéra, quelquefois aux soirées d’abonnement de la princesse de Parme, c’est tous les huit jours; il paraît que c’est très chic ce qu’on voit: il y a pièces, opéra, tout. Madame la Duchesse n’a pas voulu prendre d’abonnements mais nous y allons tout de même une fois dans une loge d’une amie à Madame, une autre fois dans une autre, souvent dans la baignoire de la princesse de Guermantes, la femme du cousin à Monsieur le Duc. C’est la soeur au duc de Bavière.

—Et alors vous remontez comme ça chez vous, disait le valet de pied qui, bien qu’identifié aux Guermantes, avait cependant des maîtres en général une notion politique qui lui permettait de traiter Françoise avec autant de respect que si elle avait été placée chez une duchesse. Vous êtes d’une bonne santé, madame.

—Ah! ces maudites jambes! En plaine encore ça va bien (en plaine voulait dire dans la cour, dans les rues où Françoise ne détestait pas de se promener, en un mot en terrain plat), mais ce sont ces satanés escaliers. Au revoir, monsieur, on vous verra peut-être encore ce soir.

Elle désirait d’autant plus causer encore avec le valet de pied qu’il lui avait appris que les fils des ducs portent souvent un titre de prince qu’ils gardent jusqu’à la mort de leur père. Sans doute le culte de la noblesse, mêlé et s’accommodant d’un certain esprit de révolte contre elle, doit, héréditairement puisé sur les glèbes de France, être bien fort en son peuple. Car Françoise, à qui on pouvait parler du génie de Napoléon ou de la télégraphie sans fil sans réussir à attirer son attention et sans qu’elle ralentît un instant les mouvements par lesquels elle retirait les cendres de la cheminée ou mettait le couvert, si seulement elle apprenait ces particularités et que le fils cadet du duc de Guermantes s’appelait généralement le prince d’Oléron, s’écriait: «C’est beau ça!» et restait éblouie comme devant un vitrail.

Françoise apprit aussi par le valet de chambre du prince d’Agrigente, qui s’était lié avec elle en venant souvent porter des lettres chez la duchesse, qu’il avait, en effet, fort entendu parler dans le monde du mariage du marquis de Saint–Loup avec Mlle d’Ambresac et que c’était presque décidé." Le côté de Guermantes

A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 19/02/2010 à 20:49 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
"Mademoiselle Albertine est partie !

Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie !

Il y a un instant, en train de m’analyser, j’avais cru que cette séparation sans s’être revus était justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu’elle me privait de réaliser, je m’étais trouvé subtil, j’avais conclu que je ne voulais plus la voir, que je ne l’aimais plus.

Mais ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie » venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps.

Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie." Albertine Disparue

A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 14/02/2010 à 08:34 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
"Ainsi la personne avec qui elle avait confessé qu’elle allait goûter, avec qui elle vous avait supplié de la laisser goûter, cette personne, raison avouée par la nécessité, ce n’était pas elle, c’était une autre, c’était encore autre chose ! Autre chose, quoi ? Une autre, qui ?

Hélas, les yeux fragmentés, portant au loin et tristes, permettraient peut-être de mesurer les distances, mais n’indiquent pas les directions. Le champ infini des possibles s’étend, et si, par hasard, le réel se présentait devant nous, il serait tellement en dehors des possibles que, dans un brusque étourdissement, allant taper contre ce mur surgi, nous tomberions à la renverse. Le mouvement et la fuite constatés ne sont même pas indispensables, il suffit que nous les induisions. Elle nous avait promis une lettre, nous étions calme, nous n’aimions plus. La lettre n’est pas venue, aucun courrier n’en apporte, que se passe-t-il ? l’anxiété renaît et l’amour.

Ce sont surtout de tels êtres qui nous inspirent l’amour, pour notre désolation. Car chaque anxiété nouvelle que nous éprouvons par eux enlève à nos yeux de leur personnalité. Nous étions résignés à la souffrance, croyant aimer en dehors de nous, et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre tristesse, que notre amour c’est peut-être notre tristesse, et que l’objet n’en est que pour une faible part la jeune fille à la noire chevelure.

Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l’amour.

Le plus souvent l’amour n’a pas pour objet un corps, excepté si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même ; ce qui est une des raisons pourquoi l’on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides.

À ces êtres-là, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous leur regard semble nous dire qu’ils vont s’envoler. La preuve de cette beauté surpassant la beauté qu’ajoutent les ailes est que bien souvent pour nous un même être est successivement sans ailes et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. Sûrs de le garder, nous le comparons à ces autres, qu’aussitôt nous lui préférons. Et comme ces émotions et ces certitudes peuvent alterner d’une semaine à l’autre, un être peut une semaine se voir sacrifier tout ce qui plaisait, la semaine suivante être sacrifié, et ainsi de suite pendant très longtemps. Ce qui serait incompréhensible si nous ne savions par l’expérience que tout homme a d’avoir dans sa vie au moins une fois cessé d’aimer, oublié une femme, le peu de chose qu’est en soi-même un être quand il n’est plus, ou qu’il n’est pas encore, perméable à nos émotions.

Et, bien entendu, si nous disons : êtres de fuite, c’est également vrai des êtres en prison, des femmes captives, qu’on croit qu’on ne pourra jamais avoir. Aussi les hommes détestent les entremetteuses, car elles facilitent la fuite, font briller la tentation, mais s’ils aiment au contraire une femme cloîtrée, ils recherchent volontiers les entremetteuses pour les faire sortir de leur prison et nous les amener. Dans la mesure où les unions avec les femmes qu’on enlève sont moins durables que d’autres, la cause en est que la peur de ne pas arriver à les obtenir ou l’inquiétude de les voir fuir est tout notre amour, et qu’une fois enlevées à leur mari, arrachées à leur théâtre, guéries de la tentation de nous quitter, dissociées, en un mot, de notre émotion quelle qu’elle soit, elles sont seulement elles-mêmes, c’est-à-dire presque rien, et, si longtemps convoitées, sont quittées bientôt par celui-là même qui avait si peur d’être quitté par elles.

J’ai dit : « Comment n’avais-je pas deviné ? » Mais ne l’avais-je pas deviné dès le premier jour à Balbec ?

N’avais-je pas deviné en Albertine une de ces filles sous l’enveloppe charnelle desquelles palpitent plus d’êtres cachés, je ne dis pas que dans un jeu de cartes encore dans sa boîte, que dans une cathédrale ou un théâtre avant qu’on n’y entre, mais que dans la foule immense et renouvelée ?

Non pas seulement tant d’êtres, mais le désir, le souvenir voluptueux, l’inquiète recherche de tant d’êtres.

À Balbec je n’avais pas été troublé par ce que je n’avais même pas supposé qu’un jour je serais sur des pistes même fausses. N’importe ! cela avait donné pour moi à Albertine la plénitude d’un être empli jusqu’au bord par la superposition de tant d’êtres, de tant de désirs, et de souvenirs voluptueux d’êtres. Et maintenant qu’elle m’avait dit un jour « Mlle Vinteuil », j’aurais voulu non pas arracher sa robe pour voir son corps, mais, à travers son corps, voir tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains et ardents rendez-vous.

Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennent soudain une valeur extraordinaire quand un être que nous aimons (ou à qui il ne manquait que cette duplicité pour que nous l’aimions) nous les cache ! En elle-même, la souffrance ne nous donne pas forcément des sentiments d’amour ou de haine pour la personne qui la cause : un chirurgien qui nous fait mal nous reste indifférent.

Mais une femme qui nous a dit pendant quelque temps que nous étions tout pour elle, sans qu’elle fût elle-même tout pour nous, une femme que nous avons plaisir à voir, à embrasser, à tenir sur nos genoux, nous nous étonnons si seulement nous éprouvons, à une brusque résistance, que nous ne disposons pas d’elle. La déception réveille alors parfois en nous le souvenir oublié d’une angoisse ancienne, que nous savons pourtant ne pas avoir été provoquée par cette femme, mais par d’autres dont les trahisons s’échelonnent sur notre passé ; au reste, comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l’amour n’est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l’être qui nous a fait souffrir ?"


Marcel Proust - La prisonnière

Du côté de chez Swann - Résumé

Publié le 01/02/2010 à 20:35 par coquelicot2007
Du côté de chez Swann - Résumé
Première partie : COMBRAY

I

Réveils. L'obscurité de la nuit ; le monde des rêves. La confusion spatio-temporelle. L'apparition successive des chambres d'autrefois : à Combray, à Tansonville chez Mme de Saint-Loup, les chambres d'hiver et d'été, la chambre Louis XVI, la chambre à Balbec. L'habitude.

Le drame du coucher à Combray. La lanterne magique : Golo et Geneviève de Brabant. Leur figure surnaturelle et mystérieuse. Soirées de famille : les tours de jardin de la grand-mère sous la pluie. Le petit cabinet sentant l'iris. Le baiser du soir. Visites de Swann. Son père. Sa vie mondaine, insoupçonnée de mes parents. La stabilité des classes sociales. Les taquineries de la grandtante à l'égard de Swann. Les deux Swann : le bon voisin et l'homme du monde. Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. La maison de Mme de Villeparisis à Paris : le giletier et sa fille. Le neveu de Mme de Villeparisis. Le grand-père, amateur de potins. Le préjugé idéaliste des tantes Céline et Flora. L'angoisse de monter l'escalier sans viatique. La rédaction d'une lettre à Maman ; le code de Françoise. Swann a connu une angoisse semblable à la mienne. Ma résolution de revoir Maman avant de me coucher. Mon éducation. La conversation des parents après le départ de Swann. L'étonnement de Maman me voyant dans l'escalier. La conduite arbitraire de mon père. Ma mauvaise conscience. Les cadeaux de ma grand-mère ; ses idées sur les livres, sur l'art. Lecture de George Sand, François le Champi. La voix de Maman.

Résurrection de Combray par la mémoire involontaire. Le Combray nocturne et partiel dans la mémoire volontaire. Notre passé est caché en quelque objet matériel. La madeleine trempée dans la tasse de thé. Mon effort pour percer le secret du plaisir. Combray ressuscité par le goût de la madeleine.

II

Combray. L'aspect extérieur de la ville de Combray. Les deux chambres de ma tante Léonie. Son perpétuel monologue. Son tilleul. Sa table servant d'officine et de maître-autel. Françoise. Maman et Françoise. Le matin, conversation entre ma tante et Françoise sur de petits événements. Tout le monde se connaît à Combray. L'église : son porche, ses vitraux. Deux tapisseries représentant le couronnement d'Esther. Les objets précieux. L'église : un espace à quatre dimensions. Sa crypte, son abside, son clocher. La comparaison avec d'autres clochers. Les silhouettes changeantes du clocher de Combray. Legrandin. Sa critique du snobisme. Eulalie. Les deux catégories de gens que déteste ma tante Léonie. Déjeuners du dimanche. Un coin du jardin, l'arrière-cuisine et le cabinet de l'oncle Adolphe. Mon amour platonique du théâtre : titres sur les affiches. Mes conversations avec mes camarades sur les acteurs. Visite chez mon oncle, à Paris. Chez lui, rencontre avec la dame en rose. Mon baiser sur la main de la dame. Brouille de l'oncle Adolphe avec ma famille. La fille de cuisine, enceinte. La Charité et l'Envie de Giotto. La splendeur du dehors perçue dans la chambre. Lecture au jardin, sous le marronnier. L'état de ma conscience pendant la lecture. Les personnages de roman. Paysages évoqués par les livres. Mes rêves de voyage et d'amour. La fille du jardinier et le passage des cuirassiers. Bloch m'initie à Bergotte. Bloch et ma famille. Bloch mis à la porte. Le style de Bergotte. Ses premiers admirateurs : l'amie de ma mère, le docteur du Boulbon et moi. Bergotte et moi. Swann lié avec Bergotte. La Berma. Façons de parler et tour d'esprit de Swann. L'amitié de Mlle Swann avec Bergotte la rend prestigieuse à mes yeux. La tante Léonie et sa pepsine. La pluie ; les visites simultanées d'Eulalie et du curé. Le peintre dans l'église. Les vitraux critiqués par le curé. L'histoire de l'église Saint-Hilaire. Le point de vue qu'on a du clocher. Eulalie et Françoise. La tante épuisée par le discours interminable du curé. La délivrance de la fille de cuisine. Les cauchemars de ma tante. Les déjeuners du samedi. Les aubépines sur l'autel de l'église, au "mois de Marie". Vinteuil. La visite chez Vinteuil. Sa fille a l'air d'un garçon. Promenades au clair de lune autour de Combray. Les rêveries de la tante sur les cataclysmes. Son "spectacle dans un lit". Tante Léonie et Louis XIV. L'attitude étrange de Legrandin. Françoise dans la cuisine. Les asperges. Françoise tuant le poulet. Sa cruauté et sa douceur. Salut exagéré de Legrandin à une dame. Il m'invite à dîner. Legrandin est snob. Sa description poétique de Balbec. Il refuse de nous offrir une lettre d'introduction auprès de sa soeur, Mme de Cambremer.

Du côté de chez Swann. Le coucher du soleil au moment du retour. Les deux côtés : l'idéal de la vue de la plaine et l'idéal du paysage de rivière. Les lilas de Tansonville. Le parc Swann. Son étang. Le chemin des aubépines. Le coquelicot. L'épine rose. L'apparition de la petite Swann. La dame en blanc et le monsieur habillé de coutil. Le nom de Gilberte. Tante Léonie rêve de revoir Tansonville. La naissance de l'amour pour Gilberte : charme du nom de Swann. Adieux aux aubépines. Le vent de Combray. La lune. L'amie de Mlle Vinteuil s'installe à Montjouvain. Douleur de Vinteuil. La bienveillance de Swann envers Vinteuil. Vinteuil a-t-il un parent ? Le climat pluvieux du côté de Méséglise. Le porche de Saint-André-des-Champs. Françoise et Théodore. Roussainville sous la pluie. La mort de ma tante Léonie. Le chagrin de Françoise. Exaltation dans la solitude d'automne. Désaccord entre nos sentiments et leur expression habituelle. Les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément chez tous les hommes. Naissance du désir. Désir d'embrasser une paysanne dans les bois de Roussainville. Le petit cabinet sentant l'iris. Je vois Mlle Vinteuil à Montjouvain. Le portrait de Vinteuil. Mlle Vinteuil et son amie. Scène de sadisme. Réflexion sur le mal et le sadisme.

Du côté de Guermantes. Le départ par la petite porte du jardin, la rue des Perchamps. Paysage de rivière : la Vivonne. Le Pont-Vieux, le pêcheur inconnu, le vieux château en ruine. Les boutons d'or. Les carafes dans la Vivonne. Les plantes d'eau. Les nymphéas. Le goûter. La jeune femme dans la maison de plaisance. Les Guermantes ; Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes. Rêves et découragement d'un futur écrivain. La duchesse de Guermantes dans la chapelle de Gilbert le Mauvais. Déception. Ses regards. Son sourire. Le pressentiment de la révélation des moments privilégiés. Les impressions cachées sous les sensations. Les clochers de Martinville ; première joie de la création littéraire. Composition d'un poème en prose. Ma rêverie sur Mme de Guermantes. Passage de la joie à la tristesse ; les leçons des deux côtés. La réalité ne se forme-t-elle que dans la mémoire ?

Réveils. Le lever du soleil.

Deuxième partie : UN AMOUR DE SWANN

Le "petit clan" des Verdurin. Le Credo des "fidèles". Le déroulement des soirées. Odette fait inviter Swann par les Verdurin. Vie mondaine et amoureuse de Swann. Première rencontre de Swann et d'Odette. Deuxième rencontre. Portrait d'Odette. Swann devient amoureux d'Odette. Swann et Vermeer. Swann amené chez les Verdurin.

La soirée Verdurin. Le docteur Cottard. Swann fait excellente impression. Saniette. La tante du pianiste. Mme Verdurin sur son perchoir. La sonate en fa dièse. Odette et Swann sur le canapé de Beauvais. Swann a déjà entendu, l'année précédente, la sonate exécutée au piano et au violon. La petite phrase. Vinteuil. Mme Verdurin apprécie Swann.

Swann ne lâche plus jamais les Verdurin. Ses amitiés puissantes et leur mauvais effet. Swann passe le début de la soirée avec une petite ouvrière, la fin avec Odette. La petite phrase de Vinteuil, air national de l'amour de Swann et d'Odette. Le chrysanthème, le thé d'Odette. Une seconde visite : Odette ressemble à la Zéphora de Botticelli. Odette, "oeuvre florentine". Comment Swann s'efforce de prévenir la lassitude ; ses lettres feintes provoquent des réponses tendres : la lettre d'Odette écrite le jour de la fête de Paris-Murcie.

Un soir, Swann ne trouve pas Odette chez les Verdurin. Il la cherche dans la nuit. Il la retrouve ; les catleyas. Elle devient sa maîtresse. "Faire catleya". Il entre maintenant chez elle tous les soirs. Transformation de Swann. Lois immuables et naturelles de l'amour. Incuriosité de Swann. Ce qu'il pense d'Odette. Ce qu'Odette pense de Swann. Le chic selon Odette. Son mobilier, son mauvais goût. Swann adopte les goûts de sa maîtresse et apprécie les Verdurin ; la réciproque n'est plus vraie. Un "nouveau", le comte de Forcheville.

Un dîner Verdurin. Brichot et Blanche de Castille. Le peintre. Mme Cottard. La salade japonaise ; Serge Panine. Révélations de Forcheville sur les fréquentations aristocratiques de Swann : mauvais effet sur les Verdurin. Définition de l'intelligence. Saniette. Après le dîner. Allusion à la baronne Putbus. Swann s'inquiète de Forcheville, qu'Odette voit s'éloigner avec regret. Swann menacé de disgrâce chez les Verdurin.

Progrès de l'amour de Swann, qui comble Odette de présents et d'argent. La femme entretenue. Swann se sent souffrant et triste, agité, fiévreux. Jalousie. "Pas de catleyas ce soir". Swann, revenant plus tard chez Odette, se trompe de fenêtre. Il imagine sa maîtresse avec d'autres. A l'occasion de l' "exécution" de Saniette, Swann surprend la complicité d'Odette et de Forcheville. Sa jalousie a maintenant un aliment. Voyage avec Odette dans le Midi. Swann n'est pas invité par les Verdurin à Chatou, et imagine la soirée. Swann exclu du salon Verdurin.

Le salon Verdurin est maintenant un obstacle aux rendez-vous de Swann et d'Odette. Une nuit de Cléopâtre. Les scènes de Swann. Odette moins jolie que deux ans auparavant ; elle s'absente souvent. Swann songe à la rejoindre. Son agitation douloureuse. Tout ce que dit Odette lui paraît suspect. Retours de tendresse d'Odette. Soirées chez elle avec Forcheville. Les soupçons de Swann se calment, puis sa douleur le reprend. Projet de voyage à Bayreuth. Les deux images d'Odette. Tendresse et jalousie. Efforts de Swann pour espacer ses visites. Mais l'amour de Swann en est arrivé à un degré où il ne peut plus être guéri. Les rares parties de lui-même étrangères au chagrin : le "fils Swann". Swann, Charlus, l'oncle Adolphe et Odette. Le passé d'Odette à Bade et à Nice. Enquête sur les activités d'Odette. Swann désire mourir. L'Odette d'aujourd'hui et l'Odette d'autrefois, que Swann évite de comparer, se superposent à la soirée de Mme de Saint-Euverte.

La soirée Saint-Euverte. Swann envoie Charlus chez Odette. Indifférent à tout ce qui n'est pas son amour, il contemple une suite de tableaux : les grooms ; les valets de pied ; les monocles. On joue un air d'Orphée et Saint-François de Liszt ; Mme de Cambremer et Mme de Franquetot ; la marquise de Gallardon ; la princesse des Laumes. La musique de Chopin. La coterie des Guermantes et son esprit. Mme des Laumes et Swann. Conversations de salon. Conversation entre Mme des Laumes et Swann. La jeune Mme de Cambremer. Exécution de la petite phrase de Vinteuil, qui rend à Swann tout son bonheur perdu. Le violon. Le langage de Vinteuil, ce frère inconnu et sublime. Le dernier mouvement de la sonate. Swann comprend que le sentiment qu'Odette avait eu pour lui ne renaîtra jamais.

L'agonie d'un amour. Swann souhaite voyager. Le Mahomet II de Bellini. Jalousie de Swann à l'égard de Forcheville. Une lettre anonyme. D'autres accès de jalousie entre des périodes de calme : Les Filles de marbre, Bréauté, Mme Verdurin. Interrogatoire d'Odette sur ses relations avec les femmes. Autres révélations d'Odette. La visite de Forcheville, le jour de la fête de Paris-Murcie ; Odette avait menti à Swann. Certains soirs, Odette redevient gentille. Enquête de Swann dans une maison de rendez-vous. Les voyages d'Odette procurent à Swann un apaisement momentané. Mme Cottard déclare à Swann qu'Odette l'adore, ce qui hâte la guérison de ce dernier. L'affaiblissement de l'amour de Swann. Il revoit une dernière fois cette Odette qui le faisait souffrir : il rêve de Napoléon III, avec Odette, Mme Verdurin, Forcheville. Il va rejoindre à Combray Mme de Cambremer. Avant de partir, il repense à son rêve, et revoit l'image d'Odette, qui n'était pas son genre.

Troisième partie : NOMS DE PAYS : LE NOM

Rêverie sur des noms de pays. Les chambres de Combray. La chambre du Grand Hôtel de la Plage de Balbec. Le Balbec réel et le Balbec rêvé. Le Balbec décrit par Legrandin et par Swann. Le beau train généreux d'une heure vingt-deux. Rêve de printemps florentin. Les mots et les noms. Parme, Florence et Balbec. Les noms des villes normandes. Projet de voyage à Florence et à Venise. L'image de Florence. Rêverie sur Venise. Le docteur ne me permet pas de voyager ; il m'interdit aussi d'aller entendre la Berma.

Aux Champs-Elysées. Une fillette aux yeux roux. Le nom de Gilberte. Les parties de barres. Le temps qu'il fait. Irai-je aux Champs-Elysées ? Jours de neige. La lectrice des Débats. L'apparition de Gilberte, courant à toute vitesse. "Non, non, on sait bien que vous aimez mieux être dans le camp de Gilberte". Désir de la revoir. La Gilberte rêvée et la Gilberte réelle sont comme deux êtres différents. Marques d'amitié : la bille d'agate ; la brochure de Bergotte sur Racine ; "vous pouvez m'appeler Gilberte". Pourquoi ces marques d'amitié ne m'apportent pas le bonheur espéré. Journées de printemps en hiver : allégresse et déception. On ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait. Le Swann de Combray est devenu un personnage nouveau : le père de Gilberte. Gilberte m'annonce avec une joie cruelle qu'elle ne reviendra pas avant le 1er janvier aux Champs-Elysées. Mon chagrin ; je me plais à imaginer une lettre de Gilberte. Maintenant c'est à cause de Gilberte que j'aime Bergotte. Souci perpétuel que j'avais de me faire valoir à ses yeux. Dans mon amitié avec Gilberte, c'est moi seul qui aimais. Le nom de Swann. Swann rencontrant ma mère aux Trois-Quartiers lui parle des Champs-Elysées. Pèlerinage avec Françoise à la maison des Swann, près du Bois.

Mme Swann au Bois. L'allée des Acacias. Les élégances féminines. Différentes toilettes de Mme Swann. "Odette de Crécy". Traversée du Bois un matin de novembre 1913. Les différentes parties du Bois. Le changement des modes. On ne peut retrouver dans la réalité les tableaux de la mémoire. Tout est fugitif, comme les années.


A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 24/01/2010 à 20:16 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
" C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n'en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d'indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l'embrasement d'un feu de bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit : à la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l'amorce de l'allée obscure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m'acheminais vers la première marche de l'escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière ; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l'entrée de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu'il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l'obscurité, le décor strictement nécessaire (comme celui qu'on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province) au drame de mon déshabillage ; comme si Combray n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier et comme s'il n'y avait jamais été que sept heures du soir. À vrai dire, j'aurais pu répondre à qui m'eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d'autres heures. Mais comme ce que je m'en serais rappelé m'eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l'intelligence, et comme les renseignements qu'elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n'aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.

Mort à jamais ? C'était possible.

Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier.

Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas." Du côté de chez Swann

A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 09/01/2010 à 20:31 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
" Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de Swann devint l'objet d'une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C'est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans ma chambre. Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite m'asseoir à table, jusqu'à huit heures où il était convenu que je devais monter ; ce baiser précieux et fragile que maman me confiait d'habitude dans mon lit au moment de m'endormir, il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et s'évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j'aurais eu besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui s'efforcent de ne pas penser à autre chose pendant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l'incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l'ont fermée. Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait que c'était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda d'un air interrogateur et on envoya ma grand'mère en reconnaissance. « Pensez à le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu'il est délicieux et la caisse est énorme », recommanda mon grand-père à ses deux belles-sœurs. « Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand'tante. Comme c'est confortable d'arriver dans une maison où tout le monde parle bas. » – « Ah ! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s'il croit qu'il fera beau demain », dit mon père. Ma mère pensait qu'un mot d'elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l'emmener un peu à l'écart. Mais je la suivis ; je ne pouvais me décider à la quitter d'un pas en pensant que tout à l'heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle vînt m'embrasser. « Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille ; je suis sûre qu'elle a déjà le goût des belles œuvres comme son papa. » – « Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda », dit mon grand-père en s'approchant. Ma mère fut obligée de s'interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés : « Nous reparlerons d'elle quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n'y a qu'une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait de mon avis. » Nous nous assîmes tous autour de la table de fer. J'aurais voulu ne pas penser aux heures d'angoisse que je passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m'endormir ; je tâchais de me persuader qu'elles n'avaient aucune importance, puisque je les aurais oubliées demain matin, de m'attacher à des idées d'avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de l'abîme prochain qui m'effrayait. Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m'eût touché ou distrait. Comme un malade grâce à un anesthésique assiste avec une pleine lucidité à l'opération qu'on pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter des vers que j'aimais ou observer les efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc d'Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. À peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet orateur qu'une des sœurs de ma grand'mère aux oreilles de qui cette question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu'il était poli de rompre, interpella l'autre : « Imagine-toi, Céline, que j'ai fait la connaissance d'une jeune institutrice suédoise qui m'a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu'il y a de plus intéressants. Il faudra qu'elle vienne dîner ici un soir. » – « Je crois bien ! répondit sa sœur Flora, mais je n'ai pas perdu mon temps non plus. J'ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s'y prend pour composer un rôle. C'est tout ce qu'il y a de plus intéressant. C'est un voisin de M. Vinteuil, je n'en savais rien ; et il est très aimable. » – « Il n'y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables », s'écria ma tante Céline d'une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu'elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d'Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et d'ironie, soit simplement pour souligner le trait d'esprit de sa sœur, soit qu'elle enviât Swann de l'avoir inspiré, soit qu'elle ne pût s'empêcher de se moquer de lui parce qu'elle le croyait sur la sellette. « Je crois qu'on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s'arrêter. » – « Ce doit être délicieux », soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand'mère du petit grain de sel qu'il faut ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris. « Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n'en a l'air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les choses n'ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C'est dans le volume sur son ambassade d'Espagne ; ce n'est pas un des meilleurs, ce n'est guère qu'un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir. » – « Je ne suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable... », interrompit ma tante Flora, pour montrer qu'elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. « Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent ! » enchérit ma tante Céline. « Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche aux journaux, c'est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les... Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d'un ton d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air pédant). Et c'est dans le volume doré sur tranches que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain qu'affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie. » Du côté de chez Swann

A la recherche du temps perdu (extrait)

Publié le 29/11/2009 à 21:02 par coquelicot2007
A la recherche du temps perdu (extrait)
" Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait s'approcher d'elle quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qu'il pût remarquer sur le visage d'Odette cette tristesse qu'elle avait eue le jour où il était venu pour la voir pendant que Forcheville était là. Mais c'était rare ; car les jours où malgré tout ce qu'elle avait à faire et la crainte de ce que penserait le monde, elle arrivait à voir Swann, ce qui dominait maintenant dans son attitude était l'assurance : grand contraste, peut-être revanche inconsciente ou réaction naturelle de l'émotion craintive qu'aux premiers temps où elle l'avait connu elle éprouvait auprès de lui, et même loin de lui, quand elle commençait une lettre par ces mots : « Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire » (elle le prétendait du moins, et un peu de cet émoi devait être sincère pour qu'elle désirât d'en feindre davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour soi, que pour ceux qu'on aime. Quand notre bonheur n'est plus dans leurs mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on jouit auprès d'eux ! En lui parlant, en lui écrivant, elle n'avait plus de ces mots par lesquels elle cherchait à se donner l'illusion qu'il lui appartenait, faisant naître les occasions de dire « mon », « mien », quand il s'agissait de lui : « Vous êtes mon bien, c'est le parfum de notre amitié, je le garde », de lui parler de l'avenir, de la mort même, comme d'une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-là, à tout de qu'il disait, elle répondait avec admiration : « Vous, vous ne serez jamais comme tout le monde » ; elle regardait sa longue tête un peu chauve, dont les gens qui connaissaient les succès de Swann pensaient : « Il n'est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic : ce toupet, ce monocle, ce sourire ! », et, plus curieuse peut-être de connaître ce qu'il était que désireuse d'être sa maîtresse, elle disait :

– Si je pouvais savoir ce qu'il y a dans cette tête-là !

Maintenant, à toutes les paroles de Swann elle répondait d'un ton parfois irrité, parfois indulgent :

– Ah ! tu ne seras donc jamais comme tout le monde !

Elle regardait cette tête qui n'était qu'un peu plus vieillie par le souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même aptitude qui permet de découvrir les intentions d'un morceau symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d'un enfant quand on connaît sa parenté : « Il n'est pas positivement laid si vous voulez, mais il est ridicule ; ce monocle, ce toupet, ce sourire ! », réalisant dans leur imagination suggestionnée la démarcation immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une tête d'amant de cœur et une tête de cocu), elle disait :

– Ah ! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu'il y a dans cette tête-là.

Toujours prêt à croire ce qu'il souhaitait, si seulement les manières d'être d'Odette avec lui laissaient place au doute, il se jetait avidement sur cette parole.

– Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.

Et il tâchait de lui montrer que l'apaiser, le diriger, le faire travailler, serait une noble tâche à laquelle ne demandaient qu'à se vouer d'autres femmes qu'elle, entre les mains desquelles il est vrai d'ajouter que la noble tâche ne lui eût paru plus qu'une indiscrète et insupportable usurpation de sa liberté. « Si elle ne m'aimait pas un peu, se disait-il, elle ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me transformer, il faudra qu'elle me voie davantage. » Ainsi trouvait-il, dans ce reproche qu'elle lui faisait, comme une preuve d'intérêt, d'amour peut-être ; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu qu'il était obligé de considérer comme telles les défenses qu'elle lui faisait d'une chose ou d'une autre. Un jour, elle lui déclara qu'elle n'aimait pas son cocher, qu'il lui montait peut-être la tête contre elle, qu'en tous cas il n'était pas avec lui de l'exactitude et de la déférence qu'elle voulait. Elle sentait qu'il désirait lui entendre dire : « Ne le prends plus pour venir chez moi », comme il aurait désiré un baiser. Comme elle était de bonne humeur, elle le lui dit ; il fut attendri. Le soir, causant avec M. de Charlus avec qui il avait la douceur de pouvoir parler d'elle ouvertement (car les moindres propos qu'il tenait, même aux personnes qui ne la connaissaient pas, se rapportaient en quelque manière à elle), il lui dit :

– Je crois pourtant qu'elle m'aime ; elle est si gentille pour moi, ce que je fais ne lui est certainement pas indifférent.

Et si, au moment d'aller chez elle, montant dans sa voiture avec un ami qu'il devait laisser en route, l'autre lui disait :

– Tiens, ce n'est pas Lorédan qui est sur le siège ?

Avec quelle joie mélancolique Swann lui répondait :

– Oh ! sapristi non ! je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand je vais rue La Pérouse. Odette n'aime pas que je prenne Lorédan, elle ne le trouve pas bien pour moi ; enfin que veux-tu, les femmes, tu sais ! je sais que ça lui déplairait beaucoup. Ah bien oui ! je n'aurais eu qu'à prendre Rémi ! j'en aurais eu une histoire !

Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui étaient maintenant celles d'Odette avec lui, certes Swann en souffrait ; mais il ne connaissait pas sa souffrance ; comme c'était progressivement, jour par jour, qu'Odette s'était refroidie à son égard, ce n'est qu'en mettant en regard de ce qu'elle était aujourd'hui ce qu'elle avait été au début, qu'il aurait pu sonder la profondeur du changement qui s'était accompli. Or ce changement c'était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et nuit, et dès qu'il sentait que ses pensées allaient un peu trop près d'elle, vivement il les dirigeait d'un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait bien d'une façon abstraite : « Il fut un temps où Odette m'aimait davantage », mais jamais il ne revoyait ce temps. De même qu'il y avait dans son cabinet une commode qu'il s'arrangeait à ne pas regarder, qu'il faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème qu'elle lui avait donné le premier soir où il l'avait reconduite, les lettres où elle disait : « Que n'y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre » et « À quelque heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez de ma vie », de même il y avait en lui une place dont il ne laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s'il le fallait le détour d'un long raisonnement pour qu'il n'eût pas à passer devant elle : c'était celle où vivait le souvenir des jours heureux.

Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu'il était allé dans le monde.

C'était chez la marquise de Saint-Euverte, à la dernière, pour cette année-là, des soirées où elle faisait entendre des artistes qui lui servaient ensuite pour ses concerts de charité. Swann, qui avait voulu successivement aller à toutes les précédentes et n'avait pu s'y résoudre avait reçu, tandis qu'il s'habillait pour se rendre à celle-ci, la visite du baron de Charlus qui venait lui offrir de retourner avec lui chez la marquise, si sa compagnie devait l'aider à s'y ennuyer un peu moins, à s'y trouver moins triste. Mais Swann lui avait répondu :

– Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais à être avec vous. Mais le plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c'est d'aller plutôt voir Odette. Vous savez l'excellente influence que vous avez sur elle. Je crois qu'elle ne sort pas ce soir avant d'aller chez son ancienne couturière où, du reste, elle sera sûrement contente que vous l'accompagniez. En tous cas vous la trouveriez chez elle avant. Tâchez de la distraire et aussi de lui parler raison. Si vous pouviez arranger quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous pourrions faire tous les trois ensemble. Tâchez aussi de poser des jalons pour cet été, si elle avait envie de quelque chose, d'une croisière que nous ferions tous les trois, que sais-je ? Quant à ce soir, je ne compte pas la voir ; maintenant si elle le désirait ou si vous trouviez un joint, vous n'avez qu'à m'envoyer un mot chez Mme de Saint-Euverte jusqu'à minuit, et après chez moi. Merci de tout ce que vous faites pour moi, vous savez comme je vous aime. » "
Du côté de chez swann
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